‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 30 sur 227 · XXXV111 INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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continua d'exister jusqu'à la Révolution. Puis en 1796 se forma la société des Dîners du Vaudeville, qui exista jusqu'en 1802, et qui publia un recueil en neuf volumes.

Les auteurs de vaudevilles composaient invariablement leurs chansons sur des timbres, terme dont la Clef du Caveau donne la définition suivante : ' On entend par timbre la désignation d'un air quelconque, en citant le premier vers de la chanson ou du couplet qui lui a donné lieu.' Ce procédé, d'adapter des vers nouveaux à des airs connus, suffit aux besoins du Caveau moderne, fondé en 1806 sous la présidence de Désaugiers, et dont firent partie Gourïé, Brazier, Laujon, Piis, — et Béranger. Il exista jusqu'en 1817, et laissa un Recueil en onze volumes. Il s'était formé en 181 3 une sorte de succursale du Caveau qui porta le nom de Soupers de Momus, et qui exista jusqu'en 1828.

Ces sociétés chantantes de l'Empire et de la Restauration se contentèrent de continuer la tradition des chansonniers du dix-huitième siècle, sans y rien ajouter, et sans même avoir à leur disposition la même variété de sujets, car sous l'Empire le Caveau moderne n'aurait pu toucher dans ses refrains aux choses du gouvernement, et dut s'en tenir à la chanson bachique.

§ 25. Béranger membre du Caveau. — Nous avons vu que Béranger était entré au Caveau moderne en 18 13, et avait composé pour discours de réception U Académie et le Caveau. Ces couplets, pétillants d'esprit et de satire, avec leur style sec, métallique et sautillant, se conforment en tous points à la tradition des sociétés chantantes et du vaudeville. C'est à l'aide des recueils

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de l'époque que Béranger s'est formé à l'art de la chanson ; l'auteur du Déluge et du Jugement dernier se garde bien d'afficher au Caveau la moindre velléité poétique. Si pendant ces premières années il se permet un brin de poésie dans des morceaux tels que Les Adieux de Marie Stuart ou Les Oiseaux, ce n'est pas au Caveau qu'il les ira chanter. Ce n'est qu'un peu plus tard, lorsqu'il a entamé sa campagne politique contre la Restauration, que sa popularité grandissante lui inspire assez de confiance pour qu'il se permette de chanter à table Le Dieu des bonnes gens ; de tels couplets ne convenaient point, d'ailleurs, à une société nourrie dans la tradition de Collé et de Panard, et elle en mourut peut-être : du moins, ayant applaudi aux vers de Béranger, cessa-t-elle d'exister la même année.

Ce fut donc en dépit du Caveau, et en dehors du Caveau, que Béranger, avant découvert sa vocation, entreprit d'élargir le genre de la chanson et d'y faire entrer des accents nouveaux : satire politique, ironie voltairienne, effusions intimes, les gloires et les malheurs de la patrie, philosophie sociale, sans du reste permettre jamais au couplet de tourner à la strophe, et sans s'affranchir du refrain.

La classification des Chansons de Béranger a été faite une fois pour toutes par Sainte-Beuve dans son article du 15 juillet 1850, où il écrit : ' On pourrait diviser les Chansons de Béranger en quatre ou cinq branches : i° L'ancienne chanson, telle qu'on la trouve avant lui chez les Collé, les Panard, les Désaugiers, la chanson gaie, bachique, épicurienne, le genre grivois, gaillard, égrillard, Le Roi d'Yvetot, La Gaudriole . . .

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ce fut par où il débuta. 2° La chanson sentimentale, 1a romance. L-: B§n Vïeillari . . . surtout Les Hirondelles ; il a cette veine très fine et très pure par moments. 3° La chanson libérale et patriotique, qui fut et restera sa grande innovation, cette espèce de petite ode dans laquelle il eu: Part de combiner un filet de sa veine sensible avec les sentiments publics dont il se faisait l'organe ; ce genre, qui constitue la pleine originalité de Bérangei et comme le milieu de son talent, renferme Lé Dit:* ies bêuues grsf, Me* Âme, La Bonne Vieille, où L'inspiration sensible donne le ton; Le Vieux Sergent, L: Vieux Dr.: seau, La Sainte Alliance des peuples, etc., où c'est l'accent libéral qui domine. 40 II y faudrait joindre une branche purement satirique, dans laquelle 1a veine de sensibilité n'a plus de part, et où il attaque sans réserve, avec malice, avec âcreté et amertume, ses adversaires d'alors, les ministériels, les ventrus, la race ce Loyola, le pape en personne et le Vatican ; cette branche comprendrait depuis .7 VtUtrn jusqu'aux Clefs du Paradis, y Enfin une branche supérieure que Be ranger n'a produite que dans les dernières années, e: eu: I été un dernier effort et comme une dernière ererre de ce talent savant, délicat et laborieux, c'est la chanson-ballade, purement poétique et philosophique, comme Les Bêbéwtùns, ou ayant déjà une légère teinte de socialisme, comme Les Contrebandiers, Le Vieux Vagabo*:

A cette division faite par Sainte-Beuve il n'y a rien à redire, et que peu à ajouter. Il faut se rappeler que cet article parut avant la publication des Chansons posthumes, que dans celles-ci la ■ légère teinte de

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socialisme ' s'accentue beaucoup, et qu'elles contiennent une série de chants napoléoniens dont Sainte- Beuve signala l'existence, mais que Béranger ne permit de lire, de son vivant, qu'à un petit cercle d'intimes.

La Romance. — Il y aurait peut-être aussi un mot à ajouter sur les romances de Béranger, destinées à être chantées, non au cabaret, mais au salon. La romance, au lieu d'être écrite, comme la chanson, sur un air connu, ou timbre, se chante sur une mélodie spécialement composée pour ses paroles. Le musicien y tient beaucoup plus de place que le poète, et la plupart des romances de Béranger furent composées pour son ami Wilhem Bocquillon, le fondateur de l'Orphéon. C'est un genre tout moderne : il date du milieu du dixhuitième siècle, et fut la grande vogue sous le Premier Empire. Il y est fait une place excessive au sentiment, qui dégénère le plus souvent en sentimentalité, en fadeur doucereuse. Le type du genre est l'insipide poésie du comte de Laborde mise en musique par la reine Hortense, Partant pour la Syrie.

Partant pour la Syrie, Le jeune et beau Dunois Alla prier Marie De bénir ses exploits.

Faites, reine immortelle, Lui dit-il en partant, Que j'aime la plus belle Et sois le plus vaillant.

Il écrit sur la pierre Le serment de l'honneur, Et va suivre à la guerre Le comte, son seigneur.

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Au noble vœu fidèle, Il crie en combattant :

Amour à la plus belle !

Honneur au plus vaillant ! etc., etc.

On comprend difficilement aujourd'hui qu'une pareille niaiserie ait été acceptée comme air national pendant toute la durée du Second Empire. — Les romances de Béranger sont écrites dans l'esprit de l'époque. Ce sont des morceaux plaintif s ou amoureux, dont la plupart — Parny, Charles Fil, Beaucoup d'Amour, etc. ... — ne supportent plus la lecture ; quelques-unes ont survécu, comme Les Adieux de Marie Stuart et Les Hirondelles.

Béranger du reste, comme on peut s'en apercevoir dans un certain nombre de pièces assez faibles des Chansons posthumes, pour lesquelles l'air n'est pas indiqué, travaillait mal à moins d'être inspiré par un timbre. Pour composer une chanson, il commençait toujours par chercher un air qui convînt au sujet ; suivait une période d'incubation souvent pénible, avant qu'il attrapât son refrain ; le refrain trouvé, il * tenait son affaire,' et la chanson en découlait tout naturellement.

§ 26. U Écrivain et le Poète chez Béranger. — Cette chanson était donc essentiellement destinée à être chantée. Il faut bien insister sur cette ' vérité de La Palisse ', puisque aujourd'hui nous en sommes réduits à lire Béranger au lieu de le chanter, comme on le fit toujours avant 1850. Or, dans la chanson chantée, les faiblesses de style, les obscurités, les petites taches

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et les petites défaillances disparaissent ; c'est au piano, et non après lecture, qu'il conviendrait de passer jugement sur l'ensemble de cette œuvre. Mais puisque Béranger, de son vivant, fut invité nombre de fois à se présenter à l'Académie, soumettons-le à une critique qui eût été justifiée s'il eût consenti à y entrer : nous avons parlé du chansonnier, parlons un peu du poète et de l'écrivain.

Le premier recueil de Béranger est postérieur aux Martyrs de Chateaubriand et à V Allemagne de Mme de Staël ; le second parut entre les Méditations de Lamartine et les Odes de Victor Hugo, et le recueil de 1833 est postérieur à Hernani. Nous voilà donc en pleine poussée romantique, et la première constatation qu'il importe de faire, c'est que les Chansons restèrent entièrement en dehors de la nouvelle école littéraire. Béranger, en effet, avait trente-cinq ans lors de la publication de son premier recueil; en 1830, il en avait cinquante, et songeait déjà à la retraite. Il était de la génération littéraire précédente, il s'était formé sous le Directoire et l'Empire ; pour se faire une idée de l'école à laquelle il appartenait, il faut secouer dans les bibliothèques la poussière d'ouvrages et de recueils dont on ne trouble plus guère le sommeil paisible. L'on pourrait consulter par exemple la Bibliothèque portative des écrivains françois publiée en 1803, et prendre inventaire au tome 111 des auteurs poétiques en vogue à cette époque. Ce volume in-40, et très peu portatif, commence par un Discours sur la Versification, conforme aux enseignements de Boileau, où nous lisons par exemple que ' la poésie rejette tous les mots

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prosaïques et bas,' et que d'autre part ' il y a des mots qui ont vieilli en prose et qui n'en sont devenus que plus poétiques, tels que prospère, naguère, mensonger, antique, reliques, etc. ... Ils ne se disent plus en prose, mais en étendant le domaine de la poésie, lui donnent un caractère plus auguste et plus vénérable.' Il était temps que Chateaubriand et Victor Hugo vinssent refaire et la prose et l'art poétique !

Viennent ensuite des extraits de Corneille, Racine, Molière, Boileau, La Fontaine et Voltaire, mais ils n'y tiennent qu'une place secondaire ; les auteurs les plus en faveur sont J.-B. Rousseau, Racine le fils, Pompignan, Saint-Lambert, Le Mierre, et, avant tout autre, le grand poète du jour, l'abbé Delille, dont les vers en tout genre occupent au moins un quart du volume. Il faut lire tous ces vers sur ' les Charmes de V Étude des trois Règnes de la Nature? sur ' la Naissance de V Idolâtrie? sur ' le bon et le mauvais Usage des Richesses? sur ' les beaux Jardins qu'on peut se proposer d'imiter? pour se rendre compte de l'état d'épuisement et de stérilité où était tombée la poésie au commencement du dix-neuvième siècle. On trouvera aussi un choix de Romances, Vaudevilles et Chansons dont l'étude, mieux que toute autre discipline, nous mettra à même d'apprécier l'œuvre de Béranger et de comprendre le succès immense et universel du Roi d'Yvetot. Contemporain de la Révolution, Béranger fut au dixneuvième siècle, dans la politique, un soldat d'avantgarde, mais, dans la littérature, un * attardé ' du siècle précédent : si on le considère à ce point de vue, on ne peut nier son talent, sa supériorité, et même son génie.

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Ce talent, cette supériorité sont d'autant plus remarquables que Béranger ne savait pas le latin. Chez un écrivain de race latine, c'est là un fait grave, et dont on ne saurait exagérer l'importance. Il s'appliqua bien à combler cette lacune par la lecture de traductions des auteurs anciens, mais il lui manquait une gymnastique d'esprit, une appréciation critique du sens propre des mots et du génie de la langue, indispensables pour écrire le français avec facilité. Les grands prosateurs français, Montaigne, Pascal, La Bruyère, Bossuet, et presque tous les grands poètes, furent au collège des ' forts en thème,' et possédaient leurs auteurs classiques comme on ne les possède plus aujourd'hui. J.-J. Rousseau et Béranger sont à peu près les- seuls écrivains français qui n'aient pas subi cette discipline, aussi dans la communauté des lettres furent-ils l'un et l'autre des 1 outsiders ' ; ils s'en rendaient bien compte : de là chez Rousseau cette fierté ombrageuse, et chez Béranger cette modestie outrée. De là aussi les fautes contre le bon goût, les imperfections et les obscurités que le poète laissa subsister dans des pièces qu'il remit certainement vingt fois sur le métier, car il travaillait si lentement et si péniblement qu'il n'écrivit jamais plus d'une quinzaine de chansons par an. Sainte-Beuve ne se fit pas faute de mettre au jour ces faiblesses de style en 1850, et dans les chansons qu'on va lire nous aurons aussi à signaler des vers incompréhensibles, des tours pénibles et des platitudes.

§ 27. Béranger et la critique contemporaine. — Ces taches sont assez rares, du reste, et c'est plutôt à l'ensemble de son œuvre que la critique contemporaine

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s'est attaquée, avec une sévérité excessive, pensons-nous. M. Brunetière 1 fait observer qu'il n'y a rien dans l'œuvre de Béranger qui rappelle ni la mélancolie ordinaire, ni la franchise habituelle, ni la générosité naïve de l'âme populaire, et qu'au contraire elle est l'expression de ce qu'il y a de plus ' bourgeois ' dans l'esprit français. — La critique est juste, mais Béranger n'eut jamais la prétention — ni le dessein — d'écrire des Volkslieder, un genre littéraire et musical qu'il connaissait à peine, comme nous l'avons dit : sa chanson fut populaire dans ce sens qu'elle fut chantée de tout le monde, y compris le peuple. M. Lanson 2, lui, reconnaît que * la forme de Béranger est admirablement populaire,' mais ne lui ménage pas son dédain. ' Il n'a rien que de médiocre dans les idées. Il a une philosophie et une sensibilité de café-concert. Il est irrémédiablement vulgaire. Il a le don de rapetisser, à'enniaiser tous les grands sujets ... En un mot, la mesure de Béranger, c'est cette moyenne assez vulgaire de l'esprit français qu'on appelle l'esprit bourgeois : esprit positif, jouisseur, gausseur. Il exprimait de son mieux les idées du bourgeois de son temps, de là son succès.' — C'est faire le procès, nous semble-t-il, non du chansonnier, mais de ses trop fervents admirateurs qui voulaient à toute force qu'il se fût élevé au niveau de l'ode ; et l'on pourrait répondre comme le fit l'avocat de Béranger devant le tribunal en 182 1 : * Monsieur le président, je ferai seulement observer que ce ne sont que des chansons, et que rien ne peut faire

1 Manuel de V Histoire de la littérature française, p. 408. * Histoire de la littérature française, p. 948.

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que ce n'en soient pas.' Béranger lui-même répétait souvent que ' les chansonniers sont en littérature ce que les ménétriers sont en musique.' Son esprit positif, jouisseur et gausseur est en effet bien français : Béranger est national comme Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine et Voltaire.

M. Henri Chantavoine 1, peut-être parce qu'il est non seulement critique, mais lui-même poète, juge avec plus de sympathie ces ' guêpes ailées, dont chaque couplet pique et s'enfonce, au bourdonnement du refrain.' Il reconnaît que si les chansons de Béranger ne sont pas des odes, ' il y aurait d'autre part injustice à méconnaître ce qu'il y a en lui d'aimable, de vivant, d'inspiré.' Il reconnaît chez lui l'imagination et la sensibilité d'un vrai poète dans quelques-unes de ses meilleures pièces, et nous recommande ' de le chanter à mi-voix, au lieu de le lire et surtout au lieu de l'éplucher.'

M. Faguet 2, enfin, fait remarquer qu'il y a beaucoup de chansons de Béranger — et des meilleures — qui gagnent plus à être lues qu'à être chantées. Car, dit-il, 1 ce n'est pas la verve entraînante qui est leur marque. C'est la sournoiserie maligne et le trait qui se dérobe à moitié, tout en portant. Elles veulent donc être lues attentivement, de très près, par un lecteur très capable d'attention et spirituel lui-même, et passent au-dessous du champ visuel d'un homme habitué au lyrisme à grand Lacas.' Béranger est un 'homme

1 Histoire de la littérature française, publiée sous la direction de L. Petit de Julleville, t. vii, p. 313.

1 Histoire générale publiée sous la direction de E. Lavisse et A. Rambaud, t. x, p. 483.

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d'esprit merveilleusement doué pour n'être pas compris des imbéciles.'

Ce que tous les critiques s'accordent à reconnaître, c'est ' l'art qu'il déploie dans le choix des refrains, qui presque toujours expriment en un vers l'intention de la chanson entière, et dans la manière dont les chansons sont composées, comme autant de tableaux de genre, qui parlent d'abord aux yeux, et qui appellent l'illustration.' ... 'Et surtout de l'action, toujours de l'action. La chanson de Béranger est récit ou drame ; et chaque couplet met en lumière un des moments principaux de l'action. . . . Elle est populaire par le même mérite qui a fait la popularité de La Fontaine : parce qu'elle est toute action V

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