VI INTRODUCTION
du théâtre de Racine et de Voltaire, qui composaient sa bibliothèque : ce fut dans ces ouvrages qu'elle acheva d'apprendre à lire à l'enfant dont elle venait de se charger. Elle n'oubliait du reste envers lui aucun de ses devoirs, l'envoya régulièrement au catéchisme, et lui fit faire sa première communion à onze ans. Pourtant l'esprit sceptique et frondeur du futur chansonnier se laissait déjà deviner, comme le prouve un incident auquel Béranger fait dans ses chansons de fréquentes allusions1. C'était au mois de mai 1792 ; un violent orage passa sur la ville, et la dévote aubergiste ne manqua pas d'asperger la maison d'eau bénite ' pour la préserver du tonnerre.' Le petit Béranger, debout sur le seuil de la porte, n'en fut pas moins frappé par la foudre, et renversé à terre sans connaissance. L'enfant revient enfin à lui, apprend ce qui lui est arrivé, et dit à sa tante : ' Eh bien î à quoi sert ton eau bénite? '
Il fut longtemps à se remettre de cette secousse ; sa vue en avait souffert, et il fallut renoncer à le mettre en apprentissage dans l'horlogerie, pour laquelle il se sentait du goût. Jusque-là il s'était rendu utile à l'auberge comme garçon de salle, mais il voulait apprendre un métier, et il entra un instant comme saute-ruisseau chez un notaire, M. Ballue de Bellenglise. Celui-ci, rentré à Péronne comme juge de paix en 1792, après avoir siégé à la Législative, avait fondé une école primaire gratuite organisée d'après les maximes de J.-J. Rousseau ; Béranger en fut un des élèves les plus enthousiastes. * Les élèves se discipli-
1 v. Le Tailleur et la Fée, 1. 15 ; Souvenirs £ Enfance, 1. 31.
VIE DE ETRANGER vii
naient eux-mêmes ... Il y avait une force armée qui se composait de tous les élèves, divisés en chasseurs, grenadiers et artilleurs, faisant l'élection de leurs chefs ... Si les fusils nous manquaient, c'est qu'alors on n'en fabriquait pas assez pour les douze armées qui défendaient la République. Nous avions aussi un club, dont les séances attiraient la foule des Péronnais de tout âge . . . nous donnions peu d'attention à la grammaire, . . . les chants républicains avaient plus d'attrait pour nous, et comme dans ma famille tout le monde chantait, c'est sans doute alors qu'est né en moi le goût de la chanson . . . Nommé président de notre club, j'étais obligé de faire des allocutions aux conventionnels qui passaient à Péronne ; . . . dans les grandes occasions, on me chargeait de rédiger des adresses à la Convention et à Maximilien Robespierre V
§ 3. Bér anger imprimeur. — L'expérience de M. de Bellenglise eut une courte durée ; ' on clabauda,' et l'école fut fermée. Ce magistrat, que Béranger appelle un ' Fénelon républicain,' et dont il fait un curieux et sympathique portrait, avait reconnu en lui une intelligence d'élite, et ce fut grâce à son appui que le petit Parisien entra en apprentissage dans une imprimerie, événement important qui décida peut-être en partie de sa carrière. C'est que le contact journalier avec des manuscrits divers et le problème souvent difficile de leur mise en page fortifie chez l'ouvrier imprimeur la connaissance de l'orthographe, de la grammaire, de la versification, et a enseigné à plus d'un l'art d'écrire. L'imprimeur, sans y appartenir, * a vue,' pour ainsi 1 Ma Biographie, p. 20.
Vlll INTRODUCTION
dire, sur le monde des lettres ; quelque défectueuse qu'ait été son éducation première, il est mieux placé que tout autre pour apprendre à se servir avec intelligence du vaste trésor des livres imprimés. Béranger entra chez l'imprimeur Laisnez ' incapable de deviner que les vers fussent soumis à une mesure quelconque ' ; quelques mois plus tard, à l'occasion de la Saint- Nicolas, il écrit pour une cousine le couplet suivant, qu'elle devait chanter aux jeunes gens de la ville :
Jeunes gens, la reconnaissance
A composé notre bouquet :
Pour fleurs nous portons la décence,
Et pour compliment un couplet.
Amitié, gaîté, badinage,
Voilà ce que nous apportons ;
Ce qu'au reste prescrit l'usage,
C'est de vous que nous l'attendons.
La langue et le vers sont corrects, et les deux dernières lignes contiennent une malice qui ne fut comprise ni de la chanteuse ni des jeunes gens ; il paraît qu'aucun d'eux ne sut prendre le baiser offert si gracieusement. § 4. Retour à Paris. — Béranger avait près de dix-sept ans lorsque son père le rappela à Paris. C'était déjà un ardent républicain, enivré des victoires des glorieuses armées de la Convention, et des rêves et des utopies qu'évoquait alors la formule ' liberté, égalité, fraternité.' Son père, au contraire, était resté royaliste, et son amour des aventures en avait fait un conspirateur incorrigible. Intendant de la comtesse de Bourmont, en Bretagne, il avait été compromis dans l'affaire dite des Cent trente-deux Nantais, et détenu en prison