‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 6 sur 227 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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capitalistes, convaincus des aptitudes financières et de la probité de ce garçon de dix-huit ans, lui offrirent des fonds pour remettre la maison sur pied, mais il s'était dégoûté d'emprunter de l'argent à i\ pour ioo par mois pour le remettre en circulation à un intérêt double, et il refusa. Il consentit toutefois à aider de nouveau son père qui venait d'acquérir dans la rue Saint-Nicaise un cabinet de lecture, sorte de circulating library et de news-room où les royalistes se rencontraient comme ils l'auraient fait aujourd'hui à leur club, et où ils continuaient leurs intrigues et leurs inutiles conspirations. Ni le père ni le fils n'y firent fortune, mais, tranquillement assis au comptoir, Béranger eut le loisir de lire et de relire ses auteurs favoris, traductions des anciens, — VIliade de Mme Dacier lui arrache des larmes d'admiration, — Molière, La Fontaine, et, un peu plus tard, Chateaubriand, dont les premières œuvres firent sur lui une impression profonde : ce fut le Génie du Christianisme, dit-il, qui lui fit entrevoir la poésie grecque à côté de la poésie biblique.

§ 5. Premières tentatives littéraires. — Béranger, cependant, à l'âge de vingt-trois ans, n'avait encore rien accompli ; il était toujours sans carrière. Il pensait bien depuis trois ou quatre ans à s'en faire une dans les lettres, mais en était encore à des tâtonnements indécis. Il avait ébauché quelques comédies, Les Hermaphrodites, par exemple, pièce satirique contre les hommes efféminés et les femmes intrigantes ; dès dix-huit ans il avait esquissé un poème épique, Clovis, qu'il voulait mûrir et faire le sujet d'études profondes,

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et qu'il ne comptait publier qu'après sa trentième année. On en trouve des fragments dans un recueil poétique de l'époque, intitulé Les Saisons du Parnasse, dont on a plus d'une fois extrait les lignes qui suivent:

Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, Passer dans les palais des familles nouvelles. Familles et palais, il verra tout périr ; Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir ; Vu des hommes formés de la cendre des hommes ; Et, lugubre flambeau de la terre où nous sommes, Lui-même, à ce long deuil fatigué d'avoir lui, S'éteindra devant Dieu comme nous devant lui.

Par le style et la coupe du vers, c'est de la poésie respectable à la manière du dix-huitième siècle, avec une certaine harmonie et une dignité de ton qu'on ne rencontre guère dans la poésie épuisée de la première République et de l'Empire ; il est permis de croire que s'il eût persévéré dans cette voie, Béranger eût promptement obtenu croix, pensions, et fauteuil à l'Académie, et mérité, comme la plupart des académiciens de cette époque, l'oubli le plus complet dans la nôtre. Il s'essayait aussi à la poésie lyrique religieuse, faisait des odes, des dithyrambes, des méditations sur de grands sujets : Le Déluge, Le Jugement dernier, Le Rétablissement du Culte ; à vingt-deux ans il composait une idylle religieuse intitulée Le Pèlerinage, * peinture des mœurs chrétiennes et pastorales du seizième siècle.' Tout ce que Béranger publia ou laissa imprimer à cette époque, — par exemple, la charmante petite idylle intitulée Glycère, — fut fort bien accueilli du public et de la critique ; et cependant ces années furent pour le jeune

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poète un temps de rudes épreuves, de misère et de dénûment. * La jeunesse pourtant, cette puissance d'illusion et de tendresse dont elle est douée, cette gaieté naturelle qui en formait alors le plus bel apanage et dont notre poète avait reçu du ciel une si heureuse mesure1,' le soutenaient, et l'accoutumaient à supporter allègrement la pauvreté. C'est ' le temps du Grenier, des amis joyeux, de la reprise au revers du vieil habit, l'aurore du règne de Lisette . . .' et c'est aussi l'époque des premières Chansons. ' Expansif dans ses plaisirs,' comme il le dit lui-même, Béranger aimait à dîner, quand la fortune lui souriait, avec des amis intimes, tels que le musicien Wilhem Bocquillon, le popularisateur du chant dans les écoles et parmi le peuple, pour qui Béranger écrivit plus tard les paroles de plusieurs romances ; le chansonnier Benjamin Antier, tout jeune homme alors, auteur futur de Robert Macaire, ou Y Auberge des Adrets, mélodrame longtemps célèbre et qui devait faire la fortune de l'acteur Frédéric Lemaître ; Pierre Lebrun, auquel ses Odes sur les campagnes de l'Empire valurent le titre de 1 Lebrun-Pindare ' ; le peintre Paulin Guérin, avec lequel Béranger rompit en 1815 par humeur politique ; tout ce groupe des ' jeunes ' de l'Empire qui n'étaient en réalité que des ' attardés ' du siècle précédent. Pour ces dîners d'intimes il rimait des couplets de table, des chansons à boire, dont quelques-unes, comme La double Ivresse, et Ainsi soit-il, se retrouvent dans les recueils de poésies légères de l'époque.

§ 6. Protection de Lucien Bonaparte. — En 1803, après 1 Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. i.

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avoir ' usé trois ans à chercher un petit emploi, et surtout à rimer,' Béranger s'avisa d'écrire au frère du Premier Consul, Lucien Bonaparte, déjà célèbre par son grand talent oratoire et son amour des arts et des lettres. Il lui envoya ses deux dithyrambes sur le Rétablissement du Culte et le Déluge, et sollicita sa protection. Il reçut une réponse favorable. ' Que les jeunes poètes, dit Béranger, qui sont dans la même position se figurent mon bonheur et le décrivent s'ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui m'apparut tout d'abord, mais la gloire ... Je rendis grâce à Dieu, que je n'ai jamais oublié dans mes instants prospères.' Lucien l'accueillit avec bonté, lui donna des conseils sur l'art d'écrire, lui déconseilla le sujet de Clovis comme étant trop ' barbare,' et l'engagea à traiter la Mort de Néron, tâche que Béranger entreprit consciencieusement, mais sans enthousiasme. Exilé quelques mois plus tard par son frère devenu empereur, Lucien abandonna à son protégé son traitement de iooo francs par an comme membre de l'Institut, avec 3,000 francs d'arriérés. Béranger donna ces 3,000 francs à son père, et se contenta du traitement annuel, qu'il toucha jusqu'en 181 2. La protection de Lucien lui valut d'autre part des connaissances et des amitiés précieuses. Il fut recommandé au peintre Landon, qui entreprenait alors la reproduction en gravures des tableaux et statues des Galeries du Louvre, avec commentaire, sous le titre à* Annales du Musée, et fut occupé pendant deux années (1805-7) à en rédiger le texte, aux appointements de 1,800 francs par an. Ces deux traitements lui assuraient, sinon la

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