COUPLET DE BERNARD DE VENTADOUR
Quand I herbe verdit et que point la feuille.
Quand dans le verger boutonne la fleur,
Quand le rossignol haut et clair accueille
De son chant joyeux le printemps vainqueur.
Je me plais à tout ce qui m'environne,
Au ruisseau qui chante, à l'air qui bourdonne,
A moi-même enfin et surtout à vous ;
Au doux soin d'aimer mon cœur s'abandonne.
Tout autour de moi le plaisir rayonne ;
Mais il est plaisir qui les passe tous.
SONNET
De notre âme, muette et sombre profondeur, Où le bien pêle-mêle avec le mal circule. Par crainte du mépris et peur du ridicule. Nous cachons tour à tour le pire et le meilleur.
Que de pensers honteux nous taisons par scrupule, Quels rêves purs et fiers nous voilons par pudeur ! Se trouvant trop de fange ou trop d'azur au cœur, L homme devant lui-même à chaque instant recule.
Sommes-nous fils des Dieux ou des orangs-outangs ? Je ne sais, mais en moi je crois voir par instants De sublime et d'abject un singulier mélange ;
Et, contradiction plus étonnante encor.
Je cache en même temps ma plaie et mon trésor.
Et la griffe du singe avec l'aile de l'ange.
REVERIE DU CELIBATAIRE
Ce serait chose bien vulgaire Que mon rêve finît par là.
Quatre grands-parents, un notaire, Un adjoint de Monsieur le Maire, Et puis un dîner de gala.
Et puis le classique voyage
Au Vésuve, au Rhin, au Léman,
Elégie, omnibus, bagage.
Sur la lèvre am.oureux ramage,
Coups de sifflet dans le tympan.
Et puis retour triste et morose, Débats avec le tapissier, Insensible métamorphose Du doux poème en plate prose Et de la torche en chandelier.
REVERIE DU CELIBATAIRE 67
Eh ! bien ! Non ! cette image exquise Qui luit doucement dans mon ciel, Je ne veux pas qu'on la détruise, Je ne veux pas qu'elle se brise Au grossier contact du réel.
Non tu ne seras pas ma femme, Toi que j ose appeler : ma sœur.
Non tu resteras dans mon âme.
Mon ange, ma reine, ma dam.e, L'mtime épouse de mon cœur.
Dans ce mystique sanctuaire Je te conserverai jaloux, Avec ta grâce tout entière.
Et sans que jamais rien n'altère Ton front si pur, ton œil si doux.
Et jusqu'au fond de la vieillesse Tu me reparaîtras encor, Belle d'immortelle jeunesse.
Et comme une blonde déesse.
Souriant sous tes voiles d'or.
Mais quelque chose ici marrête Dans mon beau plan sentimental.
Tandis qu'en rêvant le poète
Te bâtit, dans l'ombre discrète De son cœur, un temple idéal,
Si quelque amant moins platonique.
De la vie acceptant les lois Et brûlant d'une ardeur pratique, Venait dans sa main prosaïque Saisir tes jolis petits doigts
Ce serait chose bien amère
Que mxon rêve finît ainsi :
Quatre témoins, un prêtre, un maire,
Et l'amoureux d'un air colère
Regardant passer le mari.