LE RUBAN
II faut aimer quelquun sur terre ou quelque chose Pour ne pas s'abêtir ou se ronger d'ennuis, Que ce soit l'Art, le Ciel, sa pipe ou son pays, Henri V, Meyerbeer, les truffes ou les roses.
Pour moi, quand de mes ans je remonte le cours, Je trouve que j'aimai tout d'abord ma paresse. Ce qui prouve ce mot de lantique sagesse Que toujours l'on revient à ses premiers amours.
Puis j'aimai George Sand, Chénier et Lamartine. Ce moment sert de date à mon premier sonnet : (( A toi ! » Si ce travail fut mis au cabinet. C'est que Dieu ne m'avait pas donné de cousine.
Plus tard j'aimai d'amour tribunes et tribuns.
Et grands coups de bélier sur les marches d'un trône.
J'avais un fouet vengeur pour tout porte-couronne, Et débitais fort bien de graves lieux-communs.
Ces beaux feux m'ont passé : L'on m en a fait un crime J'en fus même puni ; car j'arrivais, ma foi. Sans trop y prendre garde, à n'aimer plus que moi, Ce qui certes nest pas une ardeur légitime.
Je marchais donc tranquille en mon oisiveté. Laissant fuir sans remords ma stérile jeunesse. Et déjà savamment cultivant ma paresse.
Car c'est un art profond que le vrai far-niente.
Mais l'artiste conçoit et le ruban dispose... Oui, le ruban bleu-ciel, un tout petit ruban. Reliant dans un cercle amoureux et charmant La nuque frêle et blonde au menton frais et rose.
Depuis ce temps je rêve et ne sais plus causer. La faute en est à vous, mignonne épaule ronde, Cheveux pâles pressés dans la résille blonde. Front pur juste assez grand pour y mettre un baiser.
Si c'est une folle elle est douce et charmante ; Chacun ayant la sienne il Importe fort peu, Et c'est chose qu'on doit juger indifférente Que rêver ruban rouge ou rêver ruban bleu.