RONDE
Qu'avez-vous, monsieur Mondor ?
— J'ai que mon banquier me vole.
Lon là ! Lon là !.. .
Vous, monsieur, sûr de vos charmes, Vous hantez chez le voisin ; Votre femme est toute en larmes.
Vous en riez, libertin !
Prenez garde ! A votre école On s'instruit très promptement Et j'entends dire vraiment Que madame se console.
Lon là ! Lon là !...
Tel qui veut être ministre A trompé ses électeurs.
Dès qu'il fut élu le cuistre A pris nouvelles couleurs.
Change ton fusil d'épaule, Danse, Monsieur le Pantin, Voici venir le scrutin.
On connaît ta cabriole, Lon là ! Lon là !...
Le Prussien prend nos pendules Pour savoir l'heure qu'il est.
Il tend la main sans scrupules :
Çà ! cinq milliards, s'il vous plaît. On n'est pas plus bénévole.
Laissons-lui cuver son vin :
Déjà Brennus meurt de faim Et l'or rentre au Capitole.
Lon là ! Lon là !
L'oisillon du bois s'envole.
Lon là ! Lon là !
L'oisillon du bois s'en va !
BOUQUET A CHLORIS
O vous dont la grâce exquise
A fait tant de prisonniers,
Qui liez à votre guise
Tant d'amants à vos paniers,
Ne craignez, belle Marphise,
Qu'avec eux je rivalise.
Bien moins haut mon amour vise
Du peuple qui vous courtise
Mettez-moi dans les derniers,
Et ne m'accordez. Marquise,
Que le dessous des paniers.
Arvil 1877.
Depuis que sur sa nuque blonde J'ai vu flotter ses blonds cheveux, Partout où je vais par le monde.
Partout oii je jette les yeux, Je ne vois que blonde lumière, Frémissement de poudre d'or, Du blond au ciel et sur la terre Du blond toujours, du blond encor.
Blonde chevelure du seigle.
Des blés mûris lourds épis blonds.
Nuages blonds qu'effleure l'aigle
Dans la splendeur des cieux profonds ;
Manteau d'or pâle dont la branche
Se revêt l'hiver approchant ;
Rayon blond qu'en mourant épanche
Le regard du soleil couchant ;
Teintes blondes dont se colore La pêche avant de mûrir.
Tons blonds dont l'abricot se dore Quand le temps vient de le cueillir, Peau blonde des poires vermeilles Dans le verger plein de chansons, Raisins dorés le long des treilles.
Prunes d'or le long des buissons.
Auréole blonde des vierges Dans la brume des encensoirs.
Lueur douce et fine des cierges Se mirant dans les ostensoirs ; Vieux ors fanés que l'on voit luire Aux lambris des anciens castels, Ou, plus pâles encor, sourire A la marge des vieux missels ;
Vous, vins étincelants de Grèce, Dont l'or qui rit dans le flacon Fut versé par quelque déesse A l'œil d'azur, au cheveu blond ; Toi bière, si fraîche et si douce.
Vin pâle des hommes du Nord, Si belle en ta robe de mousse.
Ecume d'argent d'un fîot d'or.
Et toi, qui partages ma couche, Blonde rêveuse au souffle pur, Toi qui, suspendue à ma bouche.
Te perds avec moi dans l'azur.
Ma pipe, ô compagne divine.
Montre sur ton col velouté La couleur chaude, douce et fine Dont s'habille ta puberté !
Mais non ! toutes les notes blondes,
Rayons du prisme universel.
Tout le blond que, dans tous les mondes,
Versa le sourire du ciel.
Rien ne rend la nuance exquise,
Le ton charmant et savoureux,
La pure lueur que tamise
Une boucle de ses cheveux.
De quelle poudre chatoyante Flottant sous les fléaux dans l'air, De quel miel d'une ruche ardente, De quel ambre limpide et clair, De quel pollen fin qui voltige.
De quel fil de cocons soyeux.
De quel duvet pris à la tige Flexible des rosiers mousseux,
A-t-on pétri les masses molles, A-t-on tissé les fins anneaux.
A-t-on filé les mèches folles, A-t-on coulé les doux ruisseaux, A-t-on fait la cotte de mailles, L'armet au reflet de vermeil, Les étincelantes broussailles De ces cheveux pleins de soleil 7
Je ne sais : mais dans le livre sombre Où je traîne mes longs ennuis.
Dans la froide horreur de mon ombre.
Dans le noir désert de mes nuits, J'ai pour jamais, amant timide, Rempli mon âme avec mes yeux De l'éblouissement splendide Qui flotte autour de ses cheveux.
Juin 1877.
Les couples s'en vont sur la terre immense, Par les ravins creux, par le bois profond. Dans la solitude et dans le silence, La main dans la main, les couples s'en vont.
Ils s'en vont disant de bien douces choses, Souriant parfois, parfois se taisant.
De leurs yeux ardents, de leurs lèvres roses Quels charmants propos ils s'en vont disant !
La terre sourit à leur douce ivresse.
L'air de leurs baisers répète le bruit. Sous leurs pas légers comme une caresse De toutes ses fleurs la terre sourit.
Tout vit, tout renaît sous le ciel sans bornes. Tout cœur a trouvé le cœur qu'il rêvait. Secouant le deuil des longs hivers mornes Tout sous l'œil de Dieu revit et renaît.
Et plus triste encor de peines secrètes. Plus sombre je vais sous le soleil d'or. Et dans cette joie et parmi ces fêtes Je reste plus seul et plus triste encor.
Et pourtant je vis ! Pourtant dans mes veines Vous brûlez encor, feux inassouvis ; Pourtant mon cœur bat dans les nuits sereines : Je suis triste et seul et pourtant je vis.
N'en est-il donc pas de celles qui passent Réveillant l'amour au bruit de leur pas. Avant que mes sens à jamais se glacent. Pour m'aimer un peu, n'en est-il donc pas ?
Je t'aimerai tant, ô cœur oij j'aspire, O frère inconnu de mon cœur ardent.
Depuis que je rêve et que je désire Je t'ai tant aimé, je t'aimerai tant !
Pourquoi suis-je né si mon cœur fidèle Sans avoir fleuri sitôt est fané.
Ame souhaitée, absente éternelle, Si je vis sans toi, pourquoi suis-je né ?
Oh ! venez, venez, baisers et caresses. Visages riants de lîeurs couronnés,
Oh ! bras, ouvrez- vous, voluptés, ivresses, Fût-ce pour un jour, oh ! venez, venez !
Ou soulève-moi d'un coup de ton aile, Apre vent d'hiver, accours, hâte-toi.
Pour me rejeter à l'ombre éternelle.
Apre vent d'hiver, oh ! soulève-moi !
IMITE DE HEINE
Frappe, bûcheron, frappe dans le chêne Où j'aimais ouïr les oiseaux jaser, Où sous l'ombre épaisse aimait reposer Celle dont jadis je portais la chaîne.
Frappe, forgeron, frappe sur le fer, Trempe-le fumant dans l'onde glacée Où parfois le soir ma belle lassée Mouillait son pied nu dans le ruisseau clair.
Creuse, vigneron, sans que ta main tremble. Un trou large et noir le long du sentier Où, jeunes et beaux, au printemps dernier, La main dans la main nous marchions ensemble.
Frappe, bûcheron, dans les grands bois sourds, Frappe, forgeron, l'enclume sonore.
Creusé, vigneron, creuse, creuse encore, Frappez et forgez et creusez toujours.
Car c'est un cercueil qu'il faut qu'on m'apporte,
Un cercueil profond, énorme et béant.
Et c'est une fosse à mettre un géant
Que je veux ce soir qu'on creuse à ma porte.
Pourquoi trou si large et si grand cercueil ? — frappez et forgez et creusez sans trêve — C'est que j'y mettrai mes vœux et mon rêve Et tout mon amour avec tout mon deuil.
Juillet 1877.