‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 53 sur 82 · JEANNE · texte numérisé non relu

JEANNE

Je raimais bien pourtant la méchante petite, Comment se fait-il donc qu'une enfant, nez au vent, Sur ses petits pieds fins sautant, un matin, vite Passe, jette un regard distrait, fuie, et qu'ensuite Il ne reste plus qu'elle en nous qui soit vivant !

Tout ce qui vaut en nous, tout ce qui nous importe. Nos pensers, nos espoirs, nos souffrances, nos vœux, Ce qui fait le cœur grand, ce qui fait l'âme forte. Elle a pris tout ce monde en passant, et l'emporte Comme un moucheron d'or perdu dans ses cheveux.

Sans le savoir, sans y songer, sans qu'elle sente Rien en elle qui pleure ou qui chante tout bas ; Sans en être joyeuse ou triste ; indifférente Elle va. Notre amour est la poudre brillante Que son pied fin soulève et qu'elle ne voit pas.

Et qu'aurais-je voulu pourtant ? Etre pour elle Ce qu'est aux vents d'été la feuille ou le roseau, Quelque chose de doux, de soumis et fidèle, Heureux qu'elle écoutât mon amour éternelle Dans un coin de son cœur chanter comme un oiseau.

N'est-ce donc rien cela ? Se dire : quelqu'un m'aime, Tout lui vient de mon cœur, pensers, rêves, émoi ; Rien ne germe ou fleurit en lui que je ne sème ; Je suis plus que son âme encor ; je suis lui-même Et je vis tout en lui comme lui tout en moi.

N'en est-ce pas assez pour s'en aller sur terre.

Plus riants, plus légers, plus forts, plus grands, plus beaux !

Pour ne plus ressentir la peine ou pour la taire.

Pour faire moins rapide ou trouver moins austère

Le sentier ténébreux qui nous mène aux tombeaux ?

Tu le pouvais saisir, ce bonheur que Dieu donne Un seul jour à celui qu'il aime, à son élu. Le seul trésor du monde et la seule couronne. Le seul jour dans nos jours qui fleurisse et rayonne, Tu le pouvais saisir, tu ne l'as pas voulu.

Adieu, ne me plains pas ! Cet amour, ma petite. Je ne l'éteindrai point ; je le garde jaloux ; Sous les cendres du cœur, ce feu pur qui palpite

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