JEANNE
Va, comme un encensoir en la main du lévite, M'enivrer d'un parfum mélancolique et doux.
Ne me plains pas ; perdu dans les brûlantes plaines. Quand l'arabe a passé près des ruisseaux cachés Sans entendre le bruit que font les sources pleines, Sans flairer dans les airs la fraîcheur des fontaines. Et reprend le chemin des sables desséchés.
On plaint le voyageur, mais la source ignorée Le berce au doux refrain de son chant éternel. Rien n'a troublé son flot ni son sable ; parée Et paisible elle dort en son onde sacrée Réfléchissant l'azur immaculé du ciel.
Qu'importe ou ton mépris ou ton indifférence ? L'être qui sent et vit plaint l'être inanimé : J'aime ; ne me plains pas : tu m'ôtes l'espérance ; Tu ne m'ôteras pas cette exquise souffrance. Qui reste dans le cœur d'avoir un jour aimé.
Oui, j'avais dans ton sein cru sentir une flamme En ces nuits où mon cœur a battu près du tien ; Oui, je fus abusé. — Vaut-il mieux être infâme } Tu m'as donné ton corps ; je t'ai donné mon âme : Lequel fut plus heureux de mon sort ou du tien ?
Lequel est plus heureux maintenant, pauvre Jeanne ? Ces soupirs, ces baisers, l'étreinte de nos bras.
Ces mots sacrés pour moi que ta bouche profane. Tout ce passé qui me console et te condamne, Je puis m'en souvenir et tu ne le peux pas.
Ces lieux mêmes, ces lieux témoins de ma faiblesse. Où mon cœur désormais toujours va demeurer. Quand nous y chercherons tous deux notre jeunesse, Seul je savourerai cette suprême ivresse. En les retraversant, de pouvoir y pleurer.
Juillet 1877.