FATIGUE
Non ! laissez-moi ! Je suis très las, très gourd, très doux ;
Je voudrais un peu de repos, des brises molles.
Des fleurs langulssamment balançant leurs corolles.
Un sourd bruissement d'ondes sur les cailloux.
Et qu'on ne parlât point, qu'on ne dît point ces choses
Qui font peur, qui font aimer, qui font haïr,
Qui réveillent, qui font brusquement tressaillir
L'œil savourant la nuit sous les paupières closes.
Je voudrais rester à l'écart, m'ensevelir,
M'enterrer doucement dans l'ombre, écouter battre
Mon cœur très lentement, et sentir s'amollir
Mes nerfs et le feu de mon âme s'affaiblir
Comme une lampe au fond d'une amphore d'albâtre.
Bien loin des heurts, bien loin des cris, bien loin des voix
Et des convulsions des âmes anxieuses,
Vers la profondeur sombre et vague oij j'entrevois
Le doux pays baigné d'ombres silencieuses ;
Je voudrais m'en aller où s'éteint tout ennui,
Et plonger lentement, sans but, sans fin, sans trêve,
Comme glisse un flocon de neige par la nuit,
Dans le mol et flottant vertige d'un long rêve ;
Et d'instants en instants, sans trouble et sans émoi,
Sentir de plus en plus se refermer sur moi
La grande aile paisible et calmante du gouffre
Où rien ne parle, où rien ne pense, où rien ne souffre.
Mai 1878.