‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 59 sur 82 · FATIGUE · texte numérisé non relu

FATIGUE

Non ! laissez-moi ! Je suis très las, très gourd, très doux ;

Je voudrais un peu de repos, des brises molles.

Des fleurs langulssamment balançant leurs corolles.

Un sourd bruissement d'ondes sur les cailloux.

Et qu'on ne parlât point, qu'on ne dît point ces choses

Qui font peur, qui font aimer, qui font haïr,

Qui réveillent, qui font brusquement tressaillir

L'œil savourant la nuit sous les paupières closes.

Je voudrais rester à l'écart, m'ensevelir,

M'enterrer doucement dans l'ombre, écouter battre

Mon cœur très lentement, et sentir s'amollir

Mes nerfs et le feu de mon âme s'affaiblir

Comme une lampe au fond d'une amphore d'albâtre.

Bien loin des heurts, bien loin des cris, bien loin des voix

Et des convulsions des âmes anxieuses,

Vers la profondeur sombre et vague oij j'entrevois

Le doux pays baigné d'ombres silencieuses ;

Je voudrais m'en aller où s'éteint tout ennui,

Et plonger lentement, sans but, sans fin, sans trêve,

Comme glisse un flocon de neige par la nuit,

Dans le mol et flottant vertige d'un long rêve ;

Et d'instants en instants, sans trouble et sans émoi,

Sentir de plus en plus se refermer sur moi

La grande aile paisible et calmante du gouffre

Où rien ne parle, où rien ne pense, où rien ne souffre.

Mai 1878.

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