‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 61 sur 82 · RENAISSANCE · texte numérisé non relu

RENAISSANCE

Et je laisse là mes airs de proscrit ;

Aux arbres, aux cieux, aux passants eux-mêmes

Je ris bêtement. Ah ! puisque tu m'aimes,

Çà m'est bien égal d'avoir de l'esprit.

Et je suis très bête, en effet ; je rêve D'éternels bonheurs goûtés dans tes bras ; C'est vrai, n'est-ce pas, que tu m'aimeras A peu près toujours et presque sans trêve ?

C'est vrai que bien loin, bien longtem^ps, toujours. D'un pas lent et doux comme une caresse. Nous irons unis, bien seuls, dans l'ivresse D'un bruit de baisers, d'un parfum d'amours ?

C'est vrai que le ciel est toujours clément. L'amour toujours sûr et toujours fidèle, Et moi toujours jeune et toi toujours belle. Tous deux amoureux éternellement ?

C'est vrai que ce sont d'ineptes mensonges Que vieillesse, oubli, désespoir et pleurs. Et qu'il est partout et toujours des fleurs. Et qu'il est toujours et partout des songes ?

Oui! c'est vrai! mon cœur ne peut m'abuser... Ne dis pas « peut-être )), 6 bouche que j'aime : Avant que ta lèvre ait fait ce blasphème, Je la fermerais avec un baiser.

Juillet 1878.

Te rappelles-tu le temps où nos âmes Ensemble ont frémi, nos mains se touchant, Où mes yeux ardents, tes yeux pleins de flammes Toujours en éveil allaient se cherchant ?

Te rappelles-tu le temps où les roses En tes belles mains fleurissaient pour moi. Où l'été disait de si douces choses Que ma bouche osait répéter à toi ?

Te rappelles-tu la première étreinte, Mon timide bras passé sous ton sein.

Quand tout fémissant d'amour et de crainte. Je croyais avoir commis un larcin ?

Te rappelles-tu ma première audace

Lorsque je baisais ton cou savoureux,

Quand j'eus si grand'peur, quand je lus ma grâce

Dans l'humide éclair parti de tes yeux ?

Te rappelles-tu la première ivresse,

Mon cœur sur ton sein, ton cou dans mes bras,

Mes lèvres, laissant parler la caresse,

Nos cœurs disant tout en parlant tout bas ?

Et tant de bonheur dans tant de mystère ! — 11 fallait si peu pour qu'on se comprît — Tant de rendez-vous dans la main qu'on serre Et tant de serments dans l'œil qui sourit!

Nous n'y sommes plus au temps où les ^roses De tes belles mains passaient sur mon cœur. Où l'été disait de si douces choses.

Où le grand soleil rayonnait vainqueur ;

Mais nous nous aimons toujours, ô ma belle. Autant, n'est-ce pas ? et peut-être mieux, Et moi moins timide et toi moins rebelle. Avec même cœur avec mêmes yeux.

Et nous garderons dans nos cœurs l'image Des jours qui bientôt seront l'an dernier. Sans rien redouter du nouveau visage Que va nous montrer le calendrier.

Et les jours viendront après les journées, Et des souvenirs naîtront des espoirs.

Et de fraîches fleurs sur les fleurs fanées. Et de doux matins sur tous les beaux soirs.

Que nous font à nous neiges et tempête, Et nuages gris dans les deux flottants, Puisque tous nos jours seront jours de fête, 7 outes nos saisons seront des printemps ?

Décembre 1878.

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