AUTRES TEMPS
Je l'ai rêvée ainsi dans mon adolescence : Trente ans, brune adoucie, au front serein et beau, Mouvements lents et pleins d'une molle cadence. Rondeurs où luit plus doux le satin de la peau ;
Et tendresse paisible et calme indulgence, Amour moelleux et tiède amsi qu'un nid d'oiseau, Bras où j'aurais trouvé la vague souvenance Du rythme monotone et charmeur du berceau.
Et je rêve à présent blonde, svelte et mignonne. Caprices turbulents, gaîté qui tourbillonne, Regard frais, voix qui chante, éclat de rire fou.
Enfant que j'aimerais, toute menue et frêle. D'une amour attendrie et presque paternelle Et que j'endormirais le soir sur mon genou.
Septembre 1 880.
Une mauvaise écriture.
Un style très biscornu, Un rendez-vous sans rature.
Et puis un nom inconnu
Ou presque. J'ai quelque idée ; Mais en l'air... Que peut vouloir Cette enfant si décidée A me dire un mot ce soir ?
Ne pas croire au coup de foudre, Vieux fat. Ce n'est plus le temps.
Il faut savoir nous résoudre A ne plus avoir trente ans.
Est-ce une ancienne conquête ?
Plutôt. Je suis à l'instant
Précis où sur notre tête Fondent les amours d'antan.
Donc j'allume ma bougie, Et ne sors ; j'évite assez Ces cours d'archéologie Sur les amours trépassés.
Pourtant, relisons la lettre :
Le style est encourageant.
Qui sait? Ce pourrait bien être...
Une demande d'argent.
Eteignons le feu qui couve Et lisons Schopenhauer.
Très fort ; mais ce soir je trouve Que cet auteur n'est pas clair.
C'est ce petit billet rose Qui distrait l'œil du lecteur.
Déchirons! Ah!... quelque chose S'est déchiré dans mon cœur.
Et j'ai beau vouloir entendre Ces belles discussions.
Les morceaux du billet tendre Glissent des objections.
Je les entends qui bavardent
Tout bas, mais non sans vigueur,
Raillent le texte et hasardent
De gros mots, disant : u Blagueur ! »
« Il ment ! l'amour est un rêve ;
(( Et si le rêve est charmant,
« Oui, l'illusion est brève.
(( Préfères-tu le néant ?
« Quand nous serions imposture ?
({ Le réel est-il donc beau ?
(( Masque vaut mieux que figure
« S'il est plus doux que la peau.
(( Laisse là ton philosophe
(( Et va oii nous te poussons ;
(( Laisse-toi prendre à la strophe
« De nos naïves chansons.
(( Nous ne sommes pas des sages,
« Les biens dont nous nous payons
(( Sont faits d'ombres de nuages
« Dans des reflets de rayons
(( Et des choses fugitives (( Qui s'en viennent et s'en vont « Dans les vagues perspectives (( D'une bulle de savon.
(( Mais nous seuls avons les charmes
(( Qui font que l'on croit aux cieux,
(( Et mettent d'exquises larmes
« Dans le cceur et dans les yeux.
« Mais l'intime et tendre fibre
« Ce n'est que sous notre main
« Qu'elle se réveille et vibre
(( Jusqu'au fond de l'être humain.
(( Mais nous seuls sur cette terre
« Pour notre soif d'air plus pur
« Avons la clef du mystère
« Et l'échelle de l'azur.
« Au divin enfantillage,
(( Va ! paye un dernier tribut.
(( Que ce soit pour le voyage
« Si ce n'est pas pour le but.
(( Pour t'emplir de rêveries
« Chemin faisant, pour revoir
« Des formes jadis chéries
« Dans les brumes se mouvoir ;
« Pour entendre emmi les prées,
(( Dans le bruit sourd de tes pas,
« Des voix naguère adorées
« Revenir te parler bas ;
(( Pour frémir à reconnaître
(( L'appel toujours bien venu
(( Du jeune et fantasque maître
« Qu'on appelle l'inconnu ;
« Pour voir, après tes souffrances,
(( Coeur si prompt à rajeunir,
« S'envoler des espérances
a Des tombeaux du souvenir.
(( Et dût s'échapper encore
(( Le plaisir entr'aperçu,
« Ce rêve qui vient d'éclore
« Dûî-il être encore déçu,
« Respecte même la trace (( De cette ombre de bonheur « Et garde-nous une place « Au reliquaire du cœur. »
Septembre 1880.
« Mieux est de ris écrire Que de pleurs », a-t-on dit.
Et mieux vaut encore rire Sans avoir rien écrit.
Vous dont la joie est celle Des Dieux des anciens jours, Riez, riez, ma belle, Riez, riez toujours.
Soyez l'éclat de rire Longtemps évanoui Qui, de Plante à Shakspeare, S'enfle et s'épanouit, Et vibre dans Molière A réveiller les sourds.
Riez, riez, ma chère.
Riez, riez toujours.
Folle enfant de la balle, Du rire des Brohan Agitez la cymbale Et le grelot d'cirgent, Faites honte à Croizette De ses rires trop courts, Riez, riez, jeannette, Riez, riez toujours.
Voyage et mariage
De l'ancienne à Clairin,
Molière du jeune âge
Expurgé par Perrin,
Le grand Sardou lui-même
Quand Rochat fait des fours,
Riez, gaîté suprême.
Oh ! riez-en toujours.
Des sacrés, des profanes.
Des jobards, des farceurs, De la chasse aux soutanes.
Du gibier, des chcisseurs ; De l'église et du monde.
Des peuples et des cours.
Riez, ma beauté blonde, Riez, riez toujours.
Si votre cœur rebelle
Pour quelque heureux larron
Sent jamais l'étincelle Dont parle Pailleron, Messagère envoyée Du pays des amours A gorge déployée Pour lui riez toujours.
Riez de nos sottises.
Riez de nos travers, Des Nanas, des marquises.
De la prose et des vers, Du fol à tête creuse Qui vous tient ses discours, Riez, belle rieuse.
Riez, riez toujours.
Mais s'il vous a fait rire.
Envoyez-lui céans Le portrait qu'on admire De vos trente-deux dents.
Pour que, témoin fidèle Des bons, des mauvais jours.
Vous puissiez, chère belle.
Lui nre au nez toujours.
Septembre 1880.