‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 76 sur 82 · AU REVOIR · texte numérisé non relu

AU REVOIR

Aussi quand réprimant le trouble de mes fièvres. Je vous dis froidement : au revoir, je sais bien Comment mon cœur traduit ce langage des lèvres. Et, sans être entendu, ce qu'il y met du sien.

Oui, je vous reverrai, malgré ce que l'espace Pourra mettre entre nous de cieux et d'horizons. Malgré ce que le temps, funeste à ce qui passe. Pourra sur nos adieux entasser de saisons.

Oui, je vous reverrai, tant que je disparaisse Non pas vous seulement, m.ais tout ce que j'ai mis Dans les lieux qui vous voient et l'air qui vous caresse D'espérance inquiète et de désirs soumis.

Oui, toutes vos beautés avec tous mes délices. Et mes rêves si chers avec vos yeux si doux. Et mes regards charmés mêlés à vos sourires, Et le meilleur de moi flottant autour de vous.

Ainsi je vous verrai, si liée à moi-même Que vous me semblerez, n'ayant rien de charnel, N'être plus que la forme achevée et suprême Que prend en s 'épurant notre rêve éternel.

Au revoir donc, ô vous dont l'image demeure Au sanctuaire intime et de tous ignoré. Au revoir en secret, seule à seul, à toute heure, Dans le temple vivant du souvenir sacré ;

Dans mon cœur tout entier, qu'il chante ou qu'il soupire, Dans ses repos, dans ses plaisirs, dans ses douleurs, Quelquefois dans un songe éclairé d'un sourire. Quelquefois dans le prisme éblouissant des pleurs.

Novembre 1880.

S'il est chose qui fasse éclore des pensées

Tristes, douces encor à notre cœur lassé.

C'est le ressouvenir lentement caressé

Qui reste au fond de nous des amours commencées.

Dans le mélancolique adieu des soirs troublants. De ces limbes de l'âme où le regret soupire, Nous voyons, éclairés d'un mystique sourire. Lentement se lever ces doux fantômes blancs.

Beaux comme le réel que la pensée achève. Mêlés de souvenir et de songe, incertains Et connus, ils sont faits du vertige du rêve Et de la gravité sereme des lointains.

Ils ont, songes d'un jour, la grâce fugitive Des choses qui s'en vont ayant à peine été,

Aurore aux bords des deux qui resterait captive, Ebauche de printemps qui n'aurait pas d'été.

Ils sont l'éclair furtif et qu'à peine on voit luire Des astres qui ne font que traverser les cieux. Ils passent, laissant voir dans un même sourire Douceur de bienvenue et tendresse d'adieux.

Ils ont ce charme unique et prompt à disparaître Et de ce qui commence et de ce qui finit Et de tout ce qui flotte aux limites de l'être. Dernier chant des oiseaux, premier frisson du nid.

Hélas ! le nid brisé reconnaît ses colombes Et sent, tout tiède encor de mille doux secrets, Le mystère infini des berceaux et des tombes Dans tous ces chers espoirs devenus des regrets.

Les voilà, doux, naïfs, pleins d'un chaste mystère, Chacun avec un geste, un signe, un m.ot jeté. Quelque chose d'exquis à lui seul sur la terre Et qu'il emportera dans son éternité.

L'un n'est qu'un frais sourire entrevu dans la foule Et perdu pour jamais au détour du chemin. L'autre un billet glissé qu'en fuyant l'on déroule. L'autre l'aveu muet d'un serrement de main.

C'est moins encor : un air de tête, une main blanche Qui tremble, un pas plus prompt ou plus abandonné, Le pli d'un cou qui se retourne ou qui se penche, Le vague étonnement d'un regard détourné,

Ou le trouble secret de l'âme encor captive Qui d'un rayon lointain sent venir la chaleur Et jette sur la joue une rougeur furtive De bouton qui s'éveille et rêve d'être fleur.

Amis sacrés, ils vont, chacun jetant un gage Cruel et doux encor des rêves d'autrefois; Discrets, ils ont pour nous garder leur cher langage Des demi-mots divins glissés à demi-voix.

L'un dit le oui qui sied à lèvre demi-close, L'autre un non plus charmant que dément le regard. L'autre ce jz ne peux qui veut dire : je n'ose Et l'autre un gros jamais qui veut dire plus tard.

Tous purs, ils vont flottant dans la lueur confuse De cet espace où l'âme aime à se reposer, Qui va des mains qu'on donne aux bras que l'on refuse Et du premier regard jusqu'au premier baiser.

Contours voilés, profils perdus, lueur tremblante, Choses du soir que l'ombre agite en ses remous. L'oeil les suit. D'une fuite irrévocable et lente Passant mystérieux, ils glissent près de nous.

Notre cœur les évoque et sait les reconnaître Plus à son propre émoi qu'à leurs regards amis, Moins à ce qu'ils étaient qu'à ce qu'ils devaient être, Moins à ce qu'il eut d'eux qu'à ce qu'ils ont promis.

L'une eût été la douce et paisible maîtresse Dont le sourire fond aux plis du menton gras Et qui, tendre et câline, a pour notre paresse Des rythmes de berceau dans le nid de ses bras.

L'autre eût été l'enfant étourdi et fantasque, Voix qui chante, rire perlé, regard fripon, Et qui mêle, emportés dans un vent de bourrasque. Le babil de la lèvre au froufrou du jupon.

Dans l'autre, au front si pur qu'il semblait une étoile. On rêva le témom des jours laborieux.

Encourageant la brosse à courir sur la toile Ou souriant au vers qu'on cueille dans ses yeux.

L'autre avait dans la pourpre ardente de ses lèvres. Dans le feu dévorant de son grand oeil bistré. Gouffre où tourbillonnait le vertige des fièvres, Tout un monde infernal d'elle-même ignoré.

Dans l'autre, au regard droit et brave, sérieuse Et douce, on a rêvé l'hyménée immortel Des coeurs, la vie à deux, simple, chaste et pieuse, La tiédeur du foyer dans un parfum d'autel ;

Celle qui, dans l'exquise et dernière tendresse, Fond de tous les amours les rayons réchaufiants, Ange et Déesse, amie et sœur, muse et maîtresse, Qui nous rend notre mère en aimant nos enfants.

Tout cela, c'est l'amour, le printemps, l'aube blanche. Le doux nid frissonnant des désirs, la saison Des boutons inquiets s'entr'ouvrant sur la branche. Tout cela s'est enfui derrière l'horizon.

Et tout cela revient, corps sans voix, fleurs sans sèves. De qui n'a pas vécu reflet qui va finir, Vagues comme seraient des fantômes de rêves ; La forme échappe aux yeux et l'ombre au souvenir.

Caresses, voix, regards, mots exquis, doux silences. Tout s'enfuit, tout échappe, et notre cœur rendu Demande aux bois, aux prés, aux flots, aux cieux immenses Tout ce pollen d'amour à tous les vents perdu.

Plaines, fleuves, rochers, mers sombres, monts superbes. Gouffres profonds de l'ombre, astres à l'œil ardent. On dit parfois, géants, que comme les brins d'herbes Vous n'êtes du chaos qu'un splendide accident.

Qu'au fond noir et muet des entrailles de l'être' Les germes sommeillaient des milliers d'univers, Et qu'un jour pour un seul qui pouvait ne pas naître De l'aveugle infini les flancs se sont ouverts.

Il est un gouffre en nous aussi, mortels débiles. Dont pouvaient tressaillir et germer tous les plis Et dans ces cœurs fermés que vous croyez stériles Mille mondes d'amour dorment ensevelis.

Octobre 1881.

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