‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 78 sur 82 · NEIGES D'AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

NEIGES D'AUJOURD'HUI

Ce ne sont pas, hélas ! les neiges qui s'en vont Qui font le regard morne et le cœur froid; ce sont Celles qui tombent.

Mal 1882.

Maille par maille, fil à fil.

Tout ce qui fut moi se dévide.

Dans je ne sais quel gouffre avide De tout ce qu'il eut de viril Goutte à goutte mon cœur se vide.

Tout se fond, tout croule, tout fuit.

Comme on voit lentement la poudre Des troncs pourris glisser sans bruit, Sourdement je sens dans la nuit Mon vieux corps usé se résoudre.

Quand j'ose avec un tremblement Au fond de mon âme descendre, Vaguement il me semble entendre Comme un lugubre frôlement De pas étouffés dans la cendre.

O mon âme, ô mon univers,

Ai-je assez, patrie infidèle,

Dans tes mille pays divers,

Champs blonds, horizons bleus, prés verts

Mené mes pas, ouvert mon aile ?

Du réel soldat révolté.

Que de fois, aux heures de trêves,

Me suis-je éperdûment jeté

Au saint asile illimité

De ton monde peuplé de rêves !

Je m'y suis promené cent fois Au fond de féeriques ravines, Suivant les épaules divines Des nymphes fuyant sous les bois Ou les cheveux verts des ondines.

Dans tes fraîches aubes en pleurs.

Dans tes senteurs d'herbes fauchées, Dans tes cieux d'or, dans tes jonchées D'astres, de rayons et de fleurs, Que de splendides chevauchées !

Dans tes lacs pleins de diamants, Bercé du murmure des voiles.

Que j'ai surpris de mots charmants Qui vont du ciel aux flots dormants Entre deux paradis d'étoiles !

Maintenant sous mon front ridé Quand je cherche à rouvrir la porte De mon vieux cerveau lézardé, Je crois me sentir regardé Par les yeux fixes d'une morte.

Et de l'ancien monde si beau.

Ou de ma robe triomphale Je cherche en vain quelque lambeau, Le froid humide du tombeau Silencieusement s'exhale.

Ame et corps, tu nous prends tous deux, O main de l'ombre qui nous navres.

Mon esprit danse encor sur eux, Grêle feu follet hasardeux, Ame sinistre des cadavres.

Mai 1882.

Quelque chose de doux, de gai, de frais, de tendre. Qui prend l'esprit, remplit l'âme, effleure les sens. Qui fait qu'on vit de près même avec les absents Et que la voix lointaine on croit toujours l'entendre ;

Quelque chose de sûr comme l'œil d'un ami, De fort comme le noeud qui lie au fils le père, De suave et charmant comme la sœur au frère. De pur comme l'enfant sur sa mère endoïmi ;

Et quelque chose aussi qui tient un peu du rêve. Une ombre de mystère aux rendez-vous furtifs. L'attrait du défendu dans les plaisirs naïfs. Et la fleur seulement du fruit cueilli par Eve;

Et dans un peu de faute un lien noble et samt, L'œil cherchant plus l'aveu que les lèvres l'ivresse. Et la main qui soutient plus qu'elle ne caresse, Et le cœur sur le cœur plutôt que sur le sem;

Histoire bien heureuse, et trop pour qu'on l'écrive, Trop modeste bonheur pour rien craindre du sort, Voyage sans écueil, sîuis orage et sans port, Roman délicieux du cœur où rien n'arrive;

Plus doux que frère et sœur, mieux qu'amants, plus De tous les purs amours, pur et fort alliage : [qu'amis.

Ce que j'avais promis en rêvant davantage. Et ce que vous tenez sans avoir tout promis.

28 mai 1883.

Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas ! Oh ! ce n'est pas là ce qui me chagrine. La rose que j'aime a souvent la mine D'être indifférente au bruit de mon pas.

Tu ne l'aimes pas, tu ne l'aimes pas ! Oh ! ce n'est pas là ce qui me console. Beau frelon doré, frelon, vole, vole Et baise la fleur tant que tu voudras !

Je ne t'aime pas, je ne t'aime pas !

Et — voilà, Margot, ce qui me lapide —

Je ne puis jamais être assez stupide

Pour croire t'aimer quand s'ouvrent tes bras.

Tu ne m'aimes pas, je ne t'aime pas ! Et la soif d'aimer à ton corps m'enlace. Et la soif d'aimer près de toi me glace. Embrasse-moi bien. Tu ne comprends pas.

2 juin 1883.

C'était beau; j'étais écolier, Vif, dru, preste, franc du collier.

Plein de sèves.

Et le soir sur mon traversin.

Je sentais danser un essaim

De beaux rêves.

C'était gai. Petit bachelier.

Suivant les cours, suivant BuUier,

Et les grisettes.

Le soir, dans l'ombre du plafond.

Me semblait voir tourner en rond

Des fillettes.

C'était doux. Trente ans bien sonnés, Je rimais de petits sonnets

Trop en prose.

Aux marges des vieux elzévirs Dansait encor des souvenirs

L'ombre rose.

C'est triste. Ici l'on danse encor.

Mais ce sont valses sans essor,

Et ridées; C'est la danse, d'un rythme sec, De vieux mots essoufflés avec

Des idées.

30 juillet 1863.

Je vais revoir la frêle enfant

Dont le souvenir étouffant

Fait que mon cœur crie et se fend.

Je vais revoir ce grand œil clair Qui jette avec un pâle éclair Un reflet de glacier dans l'air.

Et ce corps aux gestes charmants, Aux lents et moelleux mouvements, Doux comme des enlacements;

Et dans les draps aux mille plis Je verrai glisser assouplis Ses pieds fuselés et polis ;

Et sa taille souple onduler.

Et comme en un nid se couler, Et lentement se découler.

Puisque de lui mon sort dépend, Je vais, faible, et lâche et rampant, Me traîner au trou du serpent.

Vous êtes souvenir et vous êtes asile, Refuge à mes pensées qui remontent les temps; Quand le passé m'attire et le présent m'exile, Quand je fuis les plaisirs qui comptent par instants. Vous êtes souvenir et vous êtes asile.

Vous flottez dans mon âme obscure amsi qu'un rêve. Avez-vous vu blanchir l'aube parmi les roseaux Et la clarté du soir s'éteindre sur la grève ? Rayon qui vient d'en bas, lueur qui vient des eaux. Vous flottez dans mon âme obscure ainsi qu'un rêve.

Comme une aurore frais, doux comme un crépuscule, Regret que j'aime, espoir devenu souvenir. Je vais à vous toujours, que je marche ou recule. Et sens toujours de vous quelque chose venir Comme une aurore doux, frais comme un crépuscule.

Douceur de rose ouverte et de fruit niûr qui tombe. Vous êtes ma jeunesse et ma maturité, Du sommeil de l'enfance au sommeil de la tombe, Vous enchaînez mes ans d'un lien de bonté, Douceur de rose ouverte et de fruit mûr qui tombe.

Le bateau frêie saute au choc puissant de l'onde. Mais trace sur la mer un cercle limité. C'est mon cœur ballotté dans les remous du monde. Mais se sentant par l'ancre en votre âme arrêté. Frêle bateau qui saute au choc puissant de l'onde.

Mon cœur est fait de vous comme de moi le vôtre.

Je vous sens en mon être à le sentir plus pur.

Et vous sentez en vous quelque chose d'un autre.

Deux ailes emportant une âme dans l'azur.

C'est mon cœur fait de vous et perdu dans le vôtre.

Dans le grand wagon mal peint.

Un soir nous nous rencontrâmes, Et doucement nous causâmes, Laissant s'embrasser nos âmes Entre deux ais de sapin.

Arrivés clopant-clopin A ne sais quelle guinguette.

Nous grisâmes de piquette Notre naissante amourette Sur deux planches de sapin.

Un sopha de club alpin

Me fit une apothéose,

Bien qu'il contînt peu de chose.

Entre votre épaule rose

Et les planches de sapin.

Nuit de Dorlne et Scapln

Est un sujet de romance

Peu digne de souvenance.

— Hum ! assez pour que j'y pense

Jusqu'aux planches de sapin.

Page 1