‹ Chansons de Gaultier Garguille [pseud]Chapitre 132 sur 137 · EN L'AUTRE MONDE · texte numérisé non relu

EN L'AUTRE MONDE

près que Gaultier GarguiUe eust Ionstemps demeuré vagabond au deçà du fleuve de Stix, par la querelle qu'il eust avec Charon, qui fut que le voulant prier au nom de Jupiter de le passer dans les Champs-Ëlizées, Charon., se sentant picqué de cette prière , et ne reconnoissant autre maistne

3ue Pluton, luy jura que s'il ne se retiroit de evant luy, il luy feroit un abreuvoir à mouches ât son timbre avec son aviron ; que c'estoit an impudent de se renommer d'une personne à qtti il ne pensoit estre nullement robli^ , et que xHestoit l'offenser que de le tenir pour son iserviteur. Le seigneur Gaultier, ayant quelque.penxleraeiusé pensif, tenant son baston d'une mam pendante, repartit ainsy :

220 Appendice.

« Seigneur Charon , é vous dis que vous avez grand tort de m'injurier ; et ne sçais pourquoy vous voulez quereller un galant homme estranger, et qui ne sçait pas les loix de vostre pais 3'homme de bien; é pense que le signe de Taurus domine sur vostre horizon; é vous prie de n'estre point si cholere. » Charon, ayant «perdu patience du discours de Gaultier, et estant encore au premier mouvement de sa cholère, luy dit en haussant son aviron pour lui en donner un horion :

« Retire-toy d'icy, et ne fais pas le discoureur, et attends compagnie; tu ne passeras pas tout seul. »

Gaultier, n'ayant pas encore perdu tout courage, desgaine son couteau, et, l'ayant quatre ou cinq fois aiguisé sur un pavé qu'il rencontra fortuitement, menace Charon que, s'il l'approchoit , il luy en donneroit dans le boyau culier; mais voyant que Charon se préparoit tout de bon à luy vouloir avaler l'omoplate, ayant encore l'agilité de ses jambes, esquive promptement la cholère de Charon, et, tout désolé qu'il estoit de se voir sans compagnie, après avoir de loin menacé ce vieil penart de Charon, disoit frappant des pieds , et essuyant ses yeux de tous ses aoigts .:

« Ah Jupiter 1 é falloit-il que je fusse si misérable qu'apVès m'estre renommé de vous je fusse honteusement chassé par un pendart , ayyde ?

Hé 1 pourquoy souffrez-vous qu'il me soit fait un tel affront? é ne pense pas vous avoir jamais désobligé ; ayyde ! Hé ce peut-il rencontrer sous là calotte descieux un plus malheureux que moy ! ha! ayyde! »

Appendice. 221

Ayant longtemps déploré sa misère et son malheur, il se retourna en sursaut, de peur qu'il eust d'un bruit qu'il ouyt, croyant que ce ftist Charon qui le poursuivist de près; mais la veue luy estant devenue débile à force de pleurer son malheureux destin , il ne peut recognoistre qui s'approchoit de luy qu'après qu'il eut fouillé aans sa gibecière d'antiquité et posé dextrement à son nez ses grandes lunettes à jour ; et s'estant longuement arresté sur ses pieds comme une grue et haussant le nez :

« pue diable est-ce icy? (dit-il); é me semble que je vois la tour de Courdouen qu'Orphée fait sortir de sa place à la douce harmonie de son luth. »

Et se rasseurant un peu plus, haussant tousjours le nez et allongeant le col, s'approcha lentement et à pas de loup pour recognoistre qui c'estoit :

« Et vous verrez (dit-il en frappant de sa main sur sa cuisse) (][ue c'est mon valet Guillaume le

Sros, que les dieux m'envoient pour me délivrer e ma captivité , et le recognois à son habit bariolé I à la façon des Suisses de François premier, et à son ventre fait en callebasse. »

Et se hastant de courir au devant, et le prévenant, luy dit :

« É le diable, Guillaume, vous estes bien lent, é pense que vous avez résolu de marcher en tortue, encore que vous ayez un cheval de la foire

I. Gros-Ouillaume avoit une blouse blanche, mais le pantalon à larges raies de couleur, ce qui, avec le bonnet ronge dont il a parlé tout à Theure , ne laissoit pas que de faire un costume assez bariolé.

.--«.. ■ Vt^

222 Appendice.

Samct-Lavroit, é je suis icy en peine, à faute de compagnie. »

Guillaume , à ces mots, demeura ravy de joye, et haussant les bras et ouvrant la bouche une demie heure plus tôt qu'il ne ialioit pour parler, se jette sur son col.

« Ha ! rawt maistre , l'honneur du monde, le Gaultier dés Gaultiers, que je vous embrasse!»

Et puis se meslant les bras l'un dessus l'autre dtssous, pleuroîent avec ce piteux accent alternativement prononcé :

» Ha ! Guillaume ! — Ha ! Gaidtier ! — ^Ha l mon fldel serviteur ! — Ha ! mon bonmaistre ! — Ha ! le vallet des vallets! — Ha! le plus parfait des mais— très! Ha! si vous sçaviez (poursuivit Guillaume), que je suis content de vous avoir rencontré ! Ha ! mon cher maistre! jamais la rotondité des planettes n^ veu un tel homme que vous sous leurs cli» mats, ni jamais les Antipodes dans leurs circonférences. — Ha ! diable, vous estes demeuré après moV'enl'atitrenHHideravez-vous estudié enl'as^ trologie ? — Clhnats, répondit Guillaume, c'est . . n'sgnrez-vous point veu les tours que la lune fait quand eHeva droit d'orient en occident, et que par son orbite et sa circonférence elle remput, les herbes croissent, on va deçà delà, et que

par les cieux dans leur capacité car, voyez^

vous... Au diable^ vous n'entendez pas cela.

— Or çà, Guillaume, répondit Gaultier, dis-nroy; depuis quand tu as^ eu ce bon dessein , et quel démon t'a inspiré de venir voir ton bon maistre Gaultier en ce pays de par deçà. — ^Vous voilà biea empesché, dit Guillaume ; savez-vous pas bien que c'est le devoir d'un bon et authentique servi-

Appendice. zaj

teur de rechercher son maistre où il le peut troii*^ ver. Mais ditesrinoy vousnaesme, qu'est-ce que vous faites encore icy depuis le temps que vous e^s party ? — Et bi^, Guillaume, dit Gauhier, é veux que tu saches l'affliction en laquelle je suis tombé depuis aue je suis en ce psiis. Esccmte bien : Tu sçais le temps qu'il y a que j'ay fût la culebute dans le royaume des taupes f — Ouy, dit Guillaume , je sçay bien que quand vous nistes mort, vous estiez trépassé. — Il est vray, Gmlr laume , répondit Gaultier; or, depuis ce temprJà é coursi vagabond deçà dielà dans ce pays comme les rats dans, un greoief , é n'ay peu passer à l'aiir tre rivage que je n'eusse compagnon, pour quet4 que querelle qui a'est passée âitre Charon et

moy.

— Quoy 1 ce peoart ne vous a pas voulu pïsscri Allons, aUons, je sçay biai le moyen de radoucir, j'en ay ouy parler. Voyez, ces cerveaux^à aquatiques sont ordinairement lunatiques, et pus pensez-vous depuis le tenip& que. les vapeun qui dans son intellect et dans sa mémoire ont tout bouleversé; de sorte aue voulant manger et estant bien saoul , il perd l'appétit, et puis l'in*térieur qui dans ces conceptions se forme des clûmères, et pensant voir du blanc, ce pauvre homme, encore devriez-vous considérer son infirmité : car il vous est advis qae quand vons escorchez un lièvre, vous en dis que sçay-je, et

Euis quand vous parlez, vous faites peur, il semle que vous ayez mille grenouilles dans le ^oâer, et vous ne faites que radoter : ha! vieïftB médaille d'antiquité !

— Escoutez, Guillaume, é vous bailleray une

224 Appendice

quinte major sur le minoys, et vous montreray à parler à vostre maistre avec plus de respea; entendez-vous, Guillaume ?

— Et que diable sert aussi de faire tant de façons ? Vous ne changerez jamais d'humeur ; vous, voyez un pauvre homme qui parle à vous doucement, etvousPallez peut-^être quereler. Et que ne laissez-vous le monde en repos ?

— É vous dis, Guillaume, que vous avez tort ; vous ne sçavez pas l'intrigue qui est entre luy et moy.

— Et bien, laissez-le là et laissez-moy parler à luy, j'useraysi bien de mon éloquence, que quand Pallas seroit conjointe avec Minerve dans la conjonction de Saturne , Jupiter en son ascendant nous montreroit un bon visage, et que... Suivezmoy seulement, je m'en vay bien parler à luy.»

Ainsy devisans, se trouvèrent proche le fleuve d'où Charon estoit desjà party pour passer une grande troupe d'escroqs » qui s'estoient tous tuez en duel, et peu s'en fallut qu'ils ne se précipitèrent tous clans l'eau , se ressouvenant encore de leurs querelles ; mais Charon, les voyant tous desarmez, se mit facilement au milieu d'eux, faisant des tailles rondes avec son aviron , de sorte qu'il les rengea tous si bien en leur devoir, qu'onques n'auront envie de leur battre. Mais laissons-les là. '

Pendant tout cela, Guillaume et Gaultier pié-

I. Le mot étoit alors nouveau dans la langue. Nous le retrouvons un peu plus tard à la scène 9, acte i , de /â Fille capitaine, de Montneury. Sous la régence on Pavoit abrégé, Ton disoit un croc (Journal de Barbier, i'* édit., t. 2, p. 209).

Appendice. 225

tinoient d'impatience d'attendre Charon. Guillaume crioit à gueule ouverte deçà à bord, tandis que Gaultier fouilloit dans sa gibecière pour payer le tribut pour eux deux (car Guillaume ne mania jamais denier s'il ne ferroit la muUe en allant au marché; mais Gaultier luy faisoit si souvent son compte si juste qu'il n'y avoit de quoy s'enrooUer au livre d'Agrippa).

A la fin , après avoir longtemps pillé patience, arriva le nautonier Charon, qui ne demandoit autre chose que la pièce. Estant arrivé, il reçoit franchement Guillaume dans sa barque; pour Gaultier, il n'en vouloit point ouyr parler. Guillaume, touché de compassion pour son maistre, se jette à genoux aiix pieds de Charon, lui disant:

« N'avez-vous point pitié d'un pauvre enfant orphelin, qui, après avoir perdu et son père et sa mère, se voit encore en danger de perdre le meilleur maistre qui se puisse trouver r »

Charon, se ressouvenant encore de la querelle (bien q[u'on dise qu'il n'a point de mémoire), Douchoit les oreilles aux plaintes que faisoit Guillaume, et ne daigna les déboucher que lorsqu'il vit Gaultier fouiller dans sa gibecière; et aussitost, ouvrant les yeux comme un procureur

auî se meurt, regardoit attentivement à l'action e Gaultier. Gaultier, voyant qu'il s'adoucissoit un peu, et de crainte qu'A ne luy fist un mauvais party lorsqu'il seroit dans sa barque, se résolut de luy payer plus au'il ne luy falloit, et, s'enhardissant de parler, luy dit :

« Seigneur Charon, au nom de Pluton (puisque vous ne recognoissez point Jupiter), )e vous conjure de me passer à l'autre Dord avec mon

Gaultier GarguilU'. 15

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