GAUTHIER GARGUILLE ET LE GROS GUILLAUME
ET LA GRANDE JOYE ET ALLEGRESSE QU'lLS EURENT A SON ARRIVÉE AUX CHAMPS ÉLYSÉES
A PARIS In-8
1 me semble à présent que la comédie veuille atteindre, tant en ce monde qu'es Champs-Elyséez, jusques au su- ^23prême degré de perfection. Ce qui le fait dire ^st qu'ayant jugé par le passé, du vivant de Gauthier et du gros Guillaume , que s'ils venoient à aller de vie à trespas, la comédie seroit grandement deperie; mais depuis leur deceds, il s'est trouvé que je me suis trompé
me
2y8 Appendice.
en mon ima^nati<m, et plusieiirs autres que wof qid Tavoient eu semblable, d'autant qu'eQc a esté eztFibieroent agréable après leurs deceds^ par la cc^onction d'autres excellens acteurs, qui se sont unis à la troupe incomparable , qui l'ont autant perfectionnée comme elle s'estoit deperie ». C'est pourquoy Turlupin, ayant jugé que quant il seroit hors de leur troupe elle ne laisseront de continuer à exceller, et qu'il se trouveroit quelqu'autre qui pourroit succéder à sa place, sur ceste considération, et pour le désir qu'il avoit de revoir ses deux intimes amis, il a 'expressément pris la porte pour les aller trouver, ayant eu quelque révélation qu'ils l'attendoient avec impatience, noyant peu faire- une troupe parfaite, à cause qu'ils n'ont peu trouver homme aussi capable que luy pour accomplir leur troupe, qui leur a causé un maicible ennuy, attendu qu'ils n'ont peu représenter la comédie à ce seul défaut. Turlupin estant arrivé au bort du fleuve de Stix , il requist Caron de le vouloir passer, ce qui luy accorda , en payant le tribut accoustumé, auquel ayant dit qu'il estoit, il luy aprit le désir que Guillaume et Gauthier avoient de le voir, et qu'ils s'estoient toujours promis qu'il ne manqueroit à les venir trouver, qui augmeita davantage le désir à Turiupin de passer; de
I. Gfis adesrs nouveaux itment GuUot Goiju, Go- 9idtt, etc. ; mais il n'est point vrai qu'ils eussent Êiit oublier ceux dont ils prenoient la place : M farce , comme nous l'arvons dit dans Vintroduction , n'âvoît pas survécu à Gaultier Carguille et Gros Guillaume. Ce qu'on lit ici prouveqne cette pièce émane de l'bôcel de Bourgogne : c'est une pute réclame des comédiens, qui veulent se tromper eux-mêmes, ou tout au moins faire croire au public ce qui n'est pas.
. Appendice. 2-^9
Ïaoy il fut contenté à Pinstant par le gracieuic aron, qui, en le quittant, luy fit raille protestations de service. S'estant ainsi quitez, Turixrpin cheniina quelque temps sans faire aucune rencontre ; mais , continuant son dhemin, il trouva une troi;pe d'esprits^ qui luy firent .à l^abord quelques frayeurs. Ayant rappelé ses sens , ieur demanda s^ils luy pourroient apprendre fiûuvdle dç Gauthier et Guillautne : qui luy fut à Pinstant promis , et luy firent grand récit de leur prud'hommie , et du 4uict que Pon esperoit de leurs commediesj et qu^on attendoit un nommé Turlupin, qu'ilis estimoîent fort, qui manquoit eu tour troupe. Turlupin leur aptit dît que c'estoit luy qui se nonunoît ainsî^ î!s firent aussitost une profonde révérence , suivie de plusieurs complîmens , et ne crurent faine plus jgrand service à Gauthier ' et Guillaume ^qiï*fls dîsoient estre de leurs amis). que de luy conduire; ce qu'ayant résolu entr'eux, ils te prirent et le transportèrent de telle vitesse jusqu'au lieu où ils estoient , que Turlupin en demeura fort estonné; et rayant apperceu,. rç^ceurent une telle joye qu'ils en tombèrent en pâmoison, d'où ils furent aussitost rappelez par les subtilitez du gentil Turlupin. Comme ils feurent revenus à eux , ils commencèrent à Pembrasser de telle allégresse , qu'ils le pensèrent avaller de caresse, et entr'autres le pauvre Guillaume , qui le pensa inonder de ses larmes , le tenant embrassé Pespace de demie heure,, tandis
2ue Gauthier pietinoit d'impatience qu'il n'en t autant que luy, de joye qu'il avoit d'avoir rencontré son baston de vieillesse et son gaigne-
240 Appendice.
Eain , et peu s'en fallut qu'il ne se rua sur Guillume pour luy donner du gros bout , à cause de son imprudence.
A la rejouissance desquels tous les esprits du royaume plutonique commencèrent à s'assembler à ï'entour d'eux , pour se conjouyr ensemble d'une telle arrivée , sçachant bien que de là en avant ils ne manqueroient de divertissement, et protestèrent en faire une célèbre feste In dUernum. Après que Turlupin, Gauthier et Guillaume eurent fait toutes les cérémonies recuises en une telle arrivée , ils commencèrent à discourir sur la co^ medie. Gauthier et Guillaume firent voir à Turlupin une grande quantité de pièces nouvelles faites par divers bons autheurs, entr'autres Théophile , lesquelles il trouva excellentes » , qui leur promist faire des merveilles en leur représentation ; et qu'il avoit cinq ou six paires de comédies nouvelles , qui surpassoient celle de La Malle de Gauthier^ du Cadet de Champagne , et de Tire la corde, j'ay la carpe ^. Geste resolution prise, Gauthier et Guillaume, estimans que Pluton auroit fort agréable l'arrivée de Turlupin , duquel ils luy avoient exalté le mente , ils luy menèrent.
1. Théophile étoit mort le 1$ septembre 1626, mais on avoit gardé de lui et de ses œuvres un très-vif souvenir dans Paris, surtout au théâtre. Si Gautier et Guillaume se montrent ici tout heureux d'avoir des ouvrages de Théophile , le Beausoleil de la Comédie des comédiens^ de Scudéry, n'est pas moins fier de dire qu'entre autres belles pièces, on joue sur leur théâtre le Pyrame de Théophile. ( Comédie des comédiens, 1635, in-8, p. 25. )
2. Ce sont d'anciennes farces que Gaultier Garguille et Gros Guillaume avoient jouées. Sans ce passage, nous ne les connoîtrions pas.
Appendice. 241
Et comme Pluton ftit adverty que c'estoît Turlupin, le courut aussitost embrasser avec resjouissance; de quoy il se trouva grandement honoré, et luy jura que l'affection de son service l'avoit fait venir en ces lieux pour luy donner le divertissement de la comédie.
Ce qui pleust fort à Pluton , et l'en remercia affectivement , leauel , pour revenche d'une telle affection , l'a estably avec ses camarades auprès de sa personne , pour en faire ses plus familiers. Turlupin, pour taire preuve de son service à Pluton , luy fit offre sur le champ d'une tragicomédie admirable, pourveu qu'il pleust à Pluton luy faire la faveur, et à ses camarades , de leur donner quelqu'un qui empeschast les troubles et confusions qui ont accoustumé arriver en telles occasions '. Ce qui luy fut accordé par Pluton, qui, à leur requeste , nt venir aussitost leur bon, loyal et fidel portier, n'en jugeant point de plus capable, et qui ne les avoit point abandonné, estans asseurez au'en telles affaires il sçait bien mettre la main à la rapière, comme il fit paroistre à la rencontre de sept ou huit escrocs , et apprenoit à telles manières de gens à ne plus venir à la comédie sans le teston a. Bien leur prit qu'il avoit oublié son espadon en l'autre monde, lequel il regrettoit avec passion en une telle ren-
qu'on jouoit de ces pièces. Peut-être s*agit-il ici du Cia, représenté l'année précédente, et dont Pimmense succès duroit encore. Cen'étoit d'abord, comme on sait, qu'une tragi-comédie.