L ESCLAVE ET LA REINE
Le bonheur dure peu qui fait couler des larmes.
Perverse, déployant avec art tous ses charmes, Frédégonde est auprès du roi, dans le palais : L'or sur elle flamboie en splendides reflets,
Et sa voix, qui parfois en un sanglot se brise,
Dit au roi, dont les yeux brillent de convoitise :
(( Non, seigneur, laissez-moi dans mon obscurité,
Résignée à mon sort, car je l'ai mérité.
Une autre a pris ma place, ayant su mieux vous plaire ;
Mais je n'en dois avoir ni dépit, ni colère,
Et l'esclave obéit quand le maître a parlé.
Nul ne l'a jamais su, si mes pleurs ont coulé ;
Il en est des baisers de ma lèvre pâlie
Comme d'un vin amer, qui grise. . . et qu'on oublie !
— Non ! c'est toi que je veux encor, toi dont l'amour M'est tout, dont la beauté fait l'éclat de ma cour !
— Ma beauté n'est plus rien dès qu'une autre se lève ! Elle est riche, moi pauvre, et j'ai fini mon rêve !. . . Moins riche, cependant, que Brunhilde sa sœur. Dont l'époux Sighebert, orgueilleux possesseur
De vingt cités, et craint de tous, mais d'elle esclave.
Par son faste insolent vous éclipse et vous brave. »
Le front de Chilpéric soudain s'est assombri.
Et son courroux alors éclatant dans un cri :
(( Oui, dit-il, unissons contre eux deux notre haine.
Je l'ordonne! »
Et l'esclave a remplacé la reine.
Et la reine subit ses défis outrageants -, A travers le palais du roi, parmi ses gens,
l8 CHANSON DE GESTE
La concubine va semant les calomnies.
Galeswinthe, exposée aux pires avanies,
Cache à tous les regards ses pleurs silencieux,
Et, seule, s'en remet à la pitié des cieux.
Il n'est à sa douleur personne qui réponde,
Dans cette cour déjà gagnée à Frédégonde ;
On rit de l'étrangère à l'accent du pays ;
Ses ordres maintenant ne sont plus obéis,
Et, proie offerte même aux femmes de sa suite,
Aux travaux les plus vils elle se voit réduite.
Ah ! c'est double douleur quand ainsi nous souffrons !
A l'autre les honneurs, pour elle les affronts,
Le mépris des valets et la haine du maître !
O victime innocente et douce! Peut-il être
Fille de roi soumise à tant d'abaissement
Et femme qu'un époux traite aussi lâchement ?
Mais, pour l'amour de Dieu, dans sa tierté loyale,
Elle se tait, craignant d'ébruiter le scandale
Et de briser le cœur de sa mère, là-bas.
Au cher pays natal où va son rêve, hélas !
Dont un si long chemin désormais la sépare.
Et qu'elle abandonna pour ce pays barbare !
Ici tout est brumeux, là-bas tout est soleil :
Le printemps s'est levé dans le matin vermeil;
Des monts où vous brillez, neiges immaculées,
Les gaves aux flots bleus roulent dans les vallées,
LA CHANSON DU RÛI SIGHEBERT I9
Où, comme un pan d'azur, leur eau fraîche, au repos, Forme le lac paisible où boivent les troupeaux. 0 douleur ineffable, amère nostalgie !
La reine vous revoit et n'a plus d'énergie Pour souffrir; brusquement elle entre chez le roi : « Puisque nous sommes seuls, seigneur, écoutez-moi. Quand je m'unis à vous devant Dieu, pour la vie, C'était pour être reine et non pas asservie; C'était pour nous aimer, vous le juriez alors ! Mais vous vouliez surtout ma dot et mes trésors ; Eh bien ! gardez-les donc, car je n'en ai que faire. Laissez-moi seulement retourner chez mon père. . . »
Frédégonde soudain apparaît sur le seuil. Toutes deux en silence échangent un coup d'œil ; Le roi pâlit. La voix de la reine indignée S'élève : (( Assez longtemps je me suis résignée ; Désormais, de nous deux, l'une est de trop ici !
— Tu te repentiras de me parler ainsi ;
Je puis aux yeux de tous marcher la tête haute. Si mieux que toi je suis aimée, est-ce ma faute ^ Que n'as-tu su garder l'amour de ton époux !
— La douleur est pour moi, mais la honte est pour vous. Epargnez-moi, seigneur, une existence infâme :
Ou laissez-moi partir, ou chassez cette femme ! » Mais Chilpéric se tait, et Galeswinthe sort;
Et, blême de fureur, P'rédégonde se tord ;
En transports forcenés sa colère s'exhale,
Ses imprécations font retentir la salle,
Et pâle, épouvanté devant un tel démon.
Le roi tombe à genoux, implorant son pardon !
— « Non ! renoncez à moi ; j'aime mieux être morte
Que de continuer à vivre de la sorte.
En croyant au bonheur ici, je me trompais.
Car, tant qu'elle vivra, je n'aurai plus de paix ! . . . ))
A ces mots, brusque et souple, infernale couleuvre,
Laissant au i"oi le soin de compléter son œuvre,
Elle fuit ! — et stupide, il tend des bras tremblants. . .
L'implacable désir presse et brûle ses flancs.
Et tout aux voluptés qu'il cherche en vain dans Wiutre,'
Sa pensée adultère y replonge et s'y vautre !
Le lendemain, à l'heure où l'aube au ciel pâlit. On trouva Galeswinthe étranglée en son lit !