LA GUERRE
Elle est morte, la reine et si douce et si bonne ! Parmi les saintes fleurs du Ciel elle rayonne,
Et ses malheurs, un jour, chantés par les jongleurs, Dans les âges louitains feront couler des pleurs.
Aux pieds de Sighebert, la sœur de Galeswinthe Sanglote cl le palais retentit de sa plainte : (( Seigneur, ils l'ont tuée! Ah! seigneur, vengez-nous ! Soyez le justicier de Dieu ! >
— Relevez-vous, ' Et que la paix descende en votre âme affligée : J'en atteste le Christ, elle sera vengée ! »
Et sans plus, le héros reste silencieux.
Mais un courroux terrible éclate dans ses yeux.
Qui le rend effrayant et plus beau tout ensemble ;
Et de le voir ainsi la reine même tremble.
Déjà le ban de guerre eet proclamé partout ;
Indigné comme lui, tout son peuple est debout.
Et Chilpéric s'apprête à l'orage qui gronde.
-Mais leur frère commun, Gonthramm, le roi burgonde.
S'interpose, et devant les leudes assemblés,
Il les cite à venir porter leurs démêlés.
Sighebert, appelant, le premier se présente,
Et par trois fois il dit, d'une voix frémissante:
« La reine de Neustrie est morte, et devant vous,
J'accuse de sa mort Chilpéric son époux,
Et suis prêt à prouver ici ce que j'avance ! »
Mais Chilpéric ne bouge et garde le silence.
« Lisez la loi salique, ajoute Sighebert,
Et jugez-nous d'après le dommage souffert ! »
Et comme Chilpéric reste encor sans réponse,
Fixé par cet aveu, Gonthramm ainsi prononce :
« Nous, roi de Burgondie, ordonnons qu'en ce jour
A la reine Brunhilde en droit fassent retour
Les villes que sa sœur possédait en douaire,
De son époux le roi Chilpéric, notre frère;
A ces conditions, que tout soit oublié.
Entre nous régneront paix et bonne amitié,
Et chacun promettra, d'une façon formelle,
De ne jamais chercher à rouvrir la querelle. »
Cet arrêt équitable est par tous accepté.
Comme gage de paix et de fidélité.
Après s'être embrassés, les rois, selon l'usage,
Échangent un ramenu garni de son feuillage.
Le loyal Sighebert a tenu son serment,
Mais la haine couvait et grondait sourdement
Au cœur de Chilpéric ; et blême, furibonde.
En reproches amers éclatait Frédégonde :
(( Quoi ! subir, accepter cet arrêt décevant ?
Mais Sighebert est plus riche qu'auparavant !
Il accroît ses États sans périls et sans risque.
Et ton bien, sans tirer l'épée, il le confisque !
Le meurtre de la reine, à quoi sert-il alors ^
Désormais c'est la honte ajoutée au remords, La Neustrie amoindrie, et son roi ridicule Se rendant à merci — même avant qu'on l'accule ! Ah ! ce marché de dupe au profit d'un parti, Ce n'est pas Sighebert qui l'aurait consenti. Ses biens et ses trésors, il sait, lui, les défendre Et mal en point serait qui \ oudrait les lui prendre ! Oui, sa Brunhilde a tout : son or et son amour ! » Et songeant au héros, par un brusque retour, Frédégonde voudrait, éperdument éprise, Se défaire pour lui d'un roi qu'elle méprise.
Chilpéric a longtemps concentré ses fureurs.
Puis un jour, Sighebert guerroyant par ailleurs,
11 saisit ce moment pour assouvir sa haine.
Sans cause, un de ses fils envahit l'Aquitaine ;
Mais bientôt, comme un cerf que poursuit le chasseur,
Devant le duc Sigulf s'enfuit l'envahisseur.
Aux accords des buccins qui lui font la conduite !
A son tour, entraînant une armée à sa suite,
Théodebert, son second fils, autre vautour.
Dévaste le pays de la Loire à l'Adour,
F^endant que Chilpéric à l'Est pille et rançonne.
Cette fois, Sighebert intervient en personne.
Chilpéric effrayé sur Chartres se rabat ;
Son frère l'y rejoint, le défie au combat :
{( Si tu n es pas un lâche et le dernier des hommes,
Dit-il, mesurons-nous dans la plaine où nous sommes.
Nos camps seront témoins et juges entre nous. »
Chilpéric se dérobe à ce fier rendez-vous,
Et pour sauver ses jours, c'est la paix qu'il implore !
Trop facile au pardon, plus magnanime encore,
Le héros y consent.
Mais voilà que soudain, Fruste dans son espoir de sac et de butin, D'une sourde rumeur le camp gronde et tressaille, Et veut que Sighebert engage la bataille. Alors, droit aux mutins il pousse son cheval, Et frappant le rebord de son écu royal, Il crie à tous les chefs d'une voix éclatante : « S'il en est parmi vous que l'aventure tente, Qu'ils viennent essayer leur force contre moi ! » Mais la rumeur s'apaise et chacun se tient coi. Car auprès d'un tel chef, l'homme le plus robuste Est ce qu'auprès d'un chêne est un fragile arbuste. Et, l'émeute vaincue à ce ton souverain. L'armée en paix s'ébranle et regagne le Rhin.
Dans le cœur des méchants le mal constamment veille. Leur âme ténébreuse à l'abîme est pareille : Toute clémence est vaine, hélas ! à leur endroit. Et du bien qu'on leur fait leur rancune s'accroît.
Quand de son frère il voit les forces dispersées, Chilpéric, obsédé par les mêmes pensées, Emporté par sa haine à d'autres attentats, Du noble Sighebert envahit les États.
Horrible et sans merci, la lutte recommence. A travers le pays, des hordes en démence Vont profanant les morts, massacrant les vivants. Saccageant, brûlant tout, églises et couvents. Et, pêle-mêle avec les troupeaux de l'étable. Devant elles chassant un peuple lamentable.
Ah ! guerrier sans honneur et lâche obstinément. Et toi, femme denfer dont il lest l'instrument. Vous serez châtiés de votre félonie !
Une autre ost, Sighebert l'a vite réunie. Les tribus dOutre-Rhin accourent à sa voix. Et même les Saxons qu'il vainquit tant de fois ; Les Frisons, les Lombards, les Angles, les Suèves, Cris barbares, forêts de haches et de glaives, Tels que jadis la Gaule en vit sous Attila. Que l'espoir du butin sous un chef assembla, Roulent comme un torrent que déchaîne l'orage. L'armée emporte, écrase tout sur son passage. Accrue incessamment par des renforts nouveaux. La terre au loin gémit sous les pas des chevaux ; Lances et boucliers, débordant dans la plaine,
Emplissent l'horizon comme une mer humaine. Résolu d'en finir, Sighebert cette fois Réduira sans pitié l'agresseur aux abois ; Oui, le fourbe expiera sa trahison dernière, Dût-il l'aller chercher jusque dans sa tanière ! Et tel qu'un aigle, il fond sur sa proie.
Affolé, Sous les murs de Paris le traître a reculé. Le vainqueur s'y repose, et Chilpéric profite De ce répit, pour battre en retraite au plus vite ; Son escorte en débris fuit à francs étriers. Avec sa concubine et ses meilleurs guerriers. Dans Tournai, seul appui qui lui reste, il se sauve. Et c'est là qu'ils viendront le traquer comme un fauve.
Courte trêve pour lui ! Dès le sixième jour.
Le guetteur neustrien qui veillait sur la tour
Cria : « Je vois là-bas se lever la poussière.
Casques et boucliers luire, ... la plaine entière
En fourmille, au galop ils viennent droit ici ! »
Le roi songe au péril des siens ; de peur transi
En face de la mort, il parle de se rendre.
A quoi bon résister, et comment se défendre?
La plupart de ses chefs au vainqueur sont passés !. . .
Quoi ! ses projets détruits, tous ses plans renversés
Sans espoir ! . . . Frédégonde a des accès de rage
Et les emportements d'une bête sauvage :
« Non, tout n'est pas perdu ! Malheur à Sighebert !
Il paiera chèrement tout ce que j'ai souffert !
Arrière les poltrons à qui le cœur défaille !
Moi, je ne me rends pas, et je veux la bataille!
Oui, demain, le vainqueur peut descendre au cercueil.
Et Brunhilde apprêter ses vêtements de deuil ! »
Chiipéric se révolte, un frisson le secoue ;
Mais a-t-il à choisir^ C'est son va-tout qu'il joue !. . .
— (( Ecoute, roi vaincu, ces innombrables voix
Acclamant Sighebert porté sur le pavois,
Sighebert qui t'a pris ton or et ton royaume
Et dont un bon poignard pourrait faire un fantôme !
11 est, lui, désormais le chef de tous les Franks,
Et toi, roi sans courage, à merci tu te rends
Pour t'en aller bientôt, seul et sans patrimoine,
Finir au fond d'un cloître et tondu comme un moine ! »
Sur son siège, en sueur, le roi s'est affaissé. Un sourire sinistre en ses yeux a passé, Et, complice muet, il incline la tête.
Et pendant que l'écho pour le vainqueur répète Les applaudissements, les vivats et les cris, Frédégonde a mande deux de ses favoris, Bose, agile et rusé ; Landéric, fait au crime ; Et leur ayant d'un mot désigné la victime :
(( Mêlez-vous, leur dit-elle, au servile troupeau
Qui se presse hurlant autour du chef nouveau.
Mais, pour frapper celui que votre reine accuse,
Dressez un guet-apens, recourez à la ruse.
Car sa force est terrible, et son courage est tel
Que jamais il n'en fut dcgal chez un mortel ;
Qu'il tombe en plein triomphe, alors qu'il touche au faîte;
Ma vengeance à tout prix doit être satisfaite;
Si votre dévouement sait la réaliser,
Frédégonde n'aura rien à vous refuser ! »