LE GUET-APENS
Dédaignant Chilpéric des siens abandonné
Et qu'il tient sans espoir assiégé dans Tournai,
Sighebert le hardi, Sighebert est en chasse!
Au milieu des guerriers, du front il les dépasse,
Et chevauche, superbe à voir, beau comme un dieu.
Pour manier la lance ou pour brandir l'épieu,
Qui Jamais égala sa force et son adresse ^
Mais, parmi tous ces chefs dont la foule se presse
Autour de lui, trop noble, il ne soupçonne pas
Qu'il est des traîtres qui méditent son trépas. . .
Hier, c'étaient les festins bruyants des vastes salles,
L'hommage des vaincus et des tribus vassales,
Et le roi triomphant que son peuple honorait ;
Aujourd'hui, libre enfin, dans la verte forêt
Sighebert le hardi, Sighebert est en chasse !
D'un sanglier énorme ayant suivi la trace,
Il a, d'un coup d'épieu, terrassé l'animal.
La sueur fume et coule au flanc de son cheval
Et les meilleurs coureurs s'arrêtent, hors d'haleine.
Mais lui, de la fatigue il se ressent à peine
Et forcerait un cerf encor, sans être las.
On a faim cependant, à l'heure du repas,
Quand depuis l'aube on a chevauché de la sorte
Dans l'air pur et grisant des grands bois !
Oui, qu'on sorte Les vivres et le vin, et qu'on serve à l'instant L'appétissant diner que tout le monde attend. Or, la soif est ardente au chaud soleil d'automne ; Les mets, qu'un Neustrien fortement assaisonne. Sont par les affamés engloutis aussitôt. Et tout à coup, voilà que le vin fait défaut ! Alors, Bose le fourbe, intrépide à la course. Dit : (( Au bord de ce bois, je connais une source ; Nous pourrions nous y rendre et tous y boire frais. — Pars le dernier alors; tu nous distancerais ! » Répondit Landéric, l'homme en ruses fertile.
— (( Non ! reprit Sighebert, luttons au plus agile,
Et tout armés, voyons qui sera le vainqueur ! ))
Et loyal, sans soupçon, le héros au grand cœur
Lutte avec les guerriers et bientôt les devance.
Il arrive à la source et déposant sa lance.
Il dit aux Neustriens qui le suivaient de près :
(( Honneur à vous ! Buvez d'abord. Dans les forêts
Je n'ai jamais trouvé daim ni cerf qui vous vaille;
Quant aux autres, je vois que le cœur leur défaille ! »
Et Bose et Landéric ont bu ; puis, lentement,
Le roi s'étant penché sur le miroir charmant
De la source paisible et d'ombre enveloppée,
Landéric en plein corps lui plonge son épée.
Sighebert se redresse en poussant un grand cri.
Et tombe inanimé sur le gazon fleuri,
Dans le recueillement de la forêt profonde !
Et les deux assassins ont fui vers Frédégonde. . .
Pour venger ce forfait que de sang coulera.
Et que de pleurs, là-bas, Brunhilde versera,
La reine au cœur vaillant, belle parmi les belles !
Qui dira la douleur des chefs restés fidèles. Quand ils trouvent le roi frappé par trahison Et gisant là, seul et sanglant, sur le gazon ? Ils se penchent vers lui ; sa face est chaude encore,
r.A CHANSON DU ROI SIGHEBERT 3I
Mais insensiblement elle se décolore,
Et ses yeux sans regard, dont l'éclat fut si beau,
Demain seront scellés dans la nuit du tombeau !
Sur son cheval rapide et vêtu d'écarlate.
Sans trouver d'ennemi que son glaive n'abatte
Et portant devant lui la déroute et l'effroi,
11 n'ira plus, le chef vaillant, le noble roi !
Lui, dont le cœur était sans envie et sans haine,
Et si loyal, il gît, foudroyé comme un chêne.
Victime d'un complot ourdi par des félons.
Les siens avec amour baisent ses cheveux blonds,
Ses mains, ses vêtements, et lui parlent de gloire ;
Mais à sa mort, hélas ! il leur faut enfin croire.
Et leur suprême adieu se brise en un sanglot. . .
Quelques-uns vers le camp sont partis au galop
Annoncer le malheur, l'irréparable perte ;
Les autres, près du roi, sur sa blessure ouverte
Ont répandu l'eau fraîche, ont étanché le sang.
Et tandis que le soir sur la forêt descend.
Et tandis que déjà l'horizon s'enténèbre,
Formant de branches d'arbre une couche funèbre,
A pas lents, tristement, ils transportent sous bois
Celui qu'ils élevaient, hier, sur le pavois!
Pendant ce temps, au camp, dans la ville assiégée, La terrible nouvelle est vite propagée :
Partout, avec stupeur, on répète : « Il est mort ! ))
De Tournai, librement, le peuple en foule sort ;
La consternation a dispersé l'armée.
Et Chilpéric revoit autour de sa framée
Ses ennemis d'hier se ranger aujourd'hui :
Car désormais, le chef de tous les Franks, c'est lui !
— ' Trop longtemps divisés par un destin contraire,
Il pardonne, il accourt en pleurant vers son frère.
Il veut, — car Sighebert fut un prince accompli, —
Qu'avec tous les honneurs il soit enseveli.
Et que malgré ses torts, causés par Galeswinthe,
Sa dépouille, demain, repose en terre sainte. '
Ainsi parle le roi perfide ! — Cependant,
Sighebert a repris connaissance, il entend
Une vaste rumeur ; il gémit et s'éveille.
Des bruits de pas, des voix ont frappé son oreille ;
Il se dresse à demi, tragique, ensanglanté,
Et regarde . . .
Ils sont là ! Son frère épouvanté Recule, prêt à fuir encor, deux fois infâme. Mais, rappelant sa force et retenant son âme, Le héros parle ainsi : (( Traîtres, je meurs par vous. Mais sans peine, mon bras vous aurait vaincus tous Dans un combat loyal, accepté face à face. . . Toi, fratricide, écoute ! Aux derniers de ta race
La céleste vengeance étendra ses effets. . . Cette guerre entre nous est due à tes forfaits ; Cet or, cet or fatal, dont la soif te dévore, Tu ne l'auras jamais ! . . . Écoute, écoute encore : Toi-même, tu viendras me rejoindre avant peu, Et je te donne, ici, rendez-vous devant Dieu ! »
Il dit et tombe mort; — et la Nuit, dans ses voiles, Pour veiller le héros allume ses étoiles !
ou DAGOBERT EN REMONTRE A SON MAITRE 35