‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 16 sur 66 · OU DAGOBERT EN REMONTRE A SON MAITRE · texte numérisé non relu

OU DAGOBERT EN REMONTRE A SON MAITRE

Le roi Clothaire chasse, et son fils Dagobert, Regrettant la forêt où dans le taillis vert Bondit devant les chiens le cerf aux pieds agiles, Songe à son précepteur, maître Sadragésiles, Qui, ce matin encore, a pris, en lui parlant Avec un mauvais rire, un ton presque insolent. Oui, depuis que ce fat, ample barbe et teint pâle, S'aperçoit qu'il prévaut dans la faveur royale.

L'orgueil, l'ambition lui troublent le cerveau.

Il tâche d'abaisser le prince à son niveau

Et va, présomptueux, jetant comme une aumône

Son savoir méprisant à l'héritier du trône ;

Il fait ce rêve fou d'être un jour le tuteur

Du prince dont il est céans le précepteur

Et de mener ainsi le royaume lui-même,

Sous un roi fainéant paré du diadème !

Et plus l'enfant croissait, beau, vaillant, généreux,

Plus le fourbe en son cœur le jalousait. — Entre eux

Les seigneurs s'indignaient parfois de son langage ;

Mais le cuistre alléguait qu'on doit, dès le jeune âge.

Briser la volonté pour réprimer l'orgueil,

Et que le prince, hélas ! courait à cet écueil !

Dagobert, avisé de ces propos hostiles.

N'y crut pas tout d'abord ; mais par Sadragésiles

Lui-même, il connaîtra, ce soir, la vérité.

Dans une rue étroite, au cœur de la Cité, Un manteau dérobant à moitié son visage, D'un pas alerte et prompt, le voilà qui s'engage. Il entre chez Eloi. L'artiste limousin Etait à son enclume et, le martel en main. Forgeait un lingot d'or. Malléable et ductile. Le métal obéit au batteur : il rutile.

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Tout empourpré du feu qu'il a pris au fourneau ;

11 s'amincit, s'allonge, et plongé de nouveau

Dans le brasier ronflant que le soufflet attise,

Il en sort flamboyant, recuit, rouge cerise,

Pour être tour à tour feuille, animal ou fleur !

L'alliage du cui\ re exalte sa couleur

Et permet d'y frapper la royale effigie.

Ou d'ouvrer ces bijoux où l'art met sa magie;

-Mais l'argent l'atténue et le change en vermeil,

Et sous le brunissoir on dirait du soleil !

Dagobert attentif en silence examine

Ce travail, qu'un reflet de la forge illumine,

Et, s'approchant d'Eloi qui l'avait regardé :

« M'as-tu fait le couteau que je t'ai commandé^

— Oui, messire, voici ! Par moi-même trempée.

Sa lame d'acier pur vaut la meilleure épée. ))

Et prenant un feuillet de mince papyrus.

L'artiste y découpa le profil de Bacchus,

Puis sonnant des pipeaux un fauve aux pieds de chèvre.

« Lorsque je serai roi, tu seras mon orfèvre !

S'écria Dagobert, je t'en fais le serment. ))

Eloi sourit, flatté surtout du compliment.

Fa répond : « Trop heureux d'être à votre service. »

Au bord de l'horizon, là-bas, le soleil glisse,

Promenant un rayon sur la Seine aux flots lents —

Chemin des lourds convois de blé, des grands chalands

Qu'on amarre à l'abri des collines boisées —

Et mettant une flamme aux vitres des croisées.

Dans le palais royal qui domine Paris,

Où l'empire de Rome a vu sur ses débris

S'établir le pouvoir des fils de Mérovée,

Et Clovis régner seul sur la Gaule sauvée,

L'héritier de Clothaire est enfin de retour.

C'est l'heure du repas, et, de toute la cour

Sadragésiles seul à sa table a pris place,

Non pas à ses côtés, comme il doit, mais en face.

En homme qui se croit l'égal de son seigneur

Et trouve naturel d'être à pareil honneur.

Donc, comme Dagobert lui présentait à boire.

L'autre alors, le traitant en camarade, voire

En vassal, prend Ja coupe et la vide à sa fin !

Dagobert a pâli de colère ; soudain,

En présence de tous il bondit sur le traître.

Et pour lui bien prouver que lui seul est le maître.

Saisissant le couteau fabriqué par Éloi,

Il lui tranche la barbe en criant : « Souviens-toi ! ))

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