‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 18 sur 66 · LA .MORT D ORRI 4I · texte numérisé non relu

LA .MORT D ORRI 4I

Au milieu des clameurs de joie est ramené Sous les murs de la ville, où pour tenir encore Sont venus s'enformer les survivants.

— (( Adore Mahomet, dit l'émir, et je romps tes liens ! Et désormais amis, mes trésors sont les tiens.

— Ne plaise au Christ Jésus que je devienne infâme Et qu'afin de sauver le corps, je perde l'âme !

— Que ta ville se rende, et libre tu seras !

— Elle est au roi Pépin, mon seul maître ici-bas, A nul autre que lui je ne dois la remettre.

— Invoque alors ton Dieu comme tu sers ton maître ! » Au poteau les païens ont lié le bon roi.

Et sous les yeux des siens en pleurs, blêmes d'effroi, On prépare le soufre avec la poix fondue ; Et devant ces apprêts du supplice, éperdue La reine s'est pâmée, en jetant un grand cri.

— « Que la ville se rende et nous rendrons Orri ! » Répètent-ils ; mais lui : (( Jamais ! tenez quand même. La mort n'est rien auprès de la honte suprême ! Conservez-moi l'honneur. » — Antequin furieux L'insulte, et lâchement lui fait crever les yeux ;

Et le prenant pour but, après chaque réponse, Un trait sarrasin vibre et dans ses chairs s'enfonce. Son pauvre corps pantéle, et transpercé de coups Le torse convulsé touche presqu'aux genoux,

Un dernier souffle errant sur sa lèvre pâlie.

Mais pour ne pas qu'il meure encore, on le délie,

Il sera torturé tant que battra son cœur.

Un breuvage savant ranime sa vigueur

Et d'un baume on enduit le corps criblé d'entailles.

Les bourreau.x attendaient...

Vers les hautes murailles Où des siens il entend les sanglots retentir. Levant alors les bras, et beau comme un martyr Dont le sang et les pleurs illuminent la face. Il cria : (( Gloire au Christ ! Ne rendez pas la place ! »

Si vous voulez entendre une bonne chanson, Daignez mettre, seigneurs, vos cœurs à l'unisson, A la douce pitié laissez votre âme ouverte. Car je vais devant vous chanter la reine Berthe.

En son palais lointain, le roi Flore songeait :

(( .Ma fille au roi de France, oui, c'est un beau projet.

Et l'honneur sera grand, certes, pour la Hongrie ;

-Mais, si j'eusse dit non, entre nous je parie

Que le bon roi Pépin aurait cherché longtemps

Une enfant plus exquise en ses dix-sept printemps Que ma Berthe, le fruit béni de mon automne; Il n'est pas de tristesse où sa beauté rayonne Et je donne à ce roi mon plus riche trésor ! Mes cheveux blanchiront sous ma couronne d'or Loin de celle qui fait le charme de ma vie ; Mais c'est pour son bonheur que je me sacrifie, Et des petits-enfants me souriront, plus tard !... »

Les jours ont passé vite, et voici le départ.

Essuyant d'un baiser les pleurs qu'elle voit luire,

La reine Blanchefleur est très pâle et soupire :

« Que ne puis-je vous suivre ! Ah ! j'ai voulu, du moins.

De servants dévoués vous assurer les soins ;

Margiste, dont la fille Aliste vous ressemble

Au point qu'on vous confond en vous voyant ensemble,

Et leur cousin Thibert vous accompagneront.

Rachetés par mon or, d'esprit subtil et prompt.

Leur zélé à tout propos pour vous se manifeste. »

— Fatale confiance, aveuglement funeste ! —

— (( Mère, ils me seront chers en souvenir de vous.

— Soyez, par vos vertus, digne de votre époux, Car vous allez en France, et je ne puis vous taire Que de plus beau royaume il n'en est point sur terre,

LA REINE BERTIIE 45

Ni de race plus brave et de roi plus loyal ;

Dieu vous conduise et vous préserve de tout mal !

Faites la charité, pratiquez la justice,

Et pour que votre peuple en tout lieu vous bénisse,

Montrez-vous, comme ici, douce et de bon accueil... ))

iMais la reine s'est tue, ayant l'âme en grand deuil,

Et comme elle, le cœur envahi de tristesse,

Chacun pleure en voyant s'éloigner la princesse.

Quand Berthe et son escorte arrivent à Paris, Tout un peuple accourait par les chemins fleuris. Et, parmi les vivats de la foule pressée. Le roi Pépin reçut la blanche fiancée.

Elle est tendre et candide, et le roi sans retour Dès le premier regard a conquis son amour. Par le premier amour dont une âme est charmée. Pour toujours, ici-bas, la vie est embaumée....

Si la noce fut belle et riche le festin. Je le laisse à penser ! Du soir jusqu'au matin. Ce ne furent que bals, repas et chants de joie. — Mais dans l'ombre, le crime aussi guettait sa proie.

Lorsqu'à sonné minuit, dans la chambre du roi

Margiste a suivi Berthe, et là, jouant l'effroi :

(( Vos jours sont menacés, Thibert vient de l'apprendre !

Courez vous enfermer chez vous, sans plus attendre ; Moi j'expliquerai tout au roi, mais sauvez-vous, Si vous ne voulez pas expirer sous leurs coups ! ))

Et l'enfant obéit que l'épouvante glace. Pendant qu'au lit royal Aliste prend sa place, Aliste aux blonds cheveux qui tant lui ressemblait ! Las ! la supercherie eut un succès complet, Et quand, le lendemain, Berthe tremblante insiste Pour entrer chez le roi, soudainement Margiste L'y pousse, en lui mettant un poignard à la main, Et sa fille s'enfuit et crie à l'assassin ! Accusée aussitôt d'attentat sur la reine, L'infortunée en vain se défend. On l'entraîne ; On la prend pour la serve, et condamnée à mort, C'est au félon Thibert que l'on remet son sort.

11 doit choisir le genre et le lieu du supplice

Si toutefois le Ciel permet qu'il s'accomplisse !

Je vous prends à témoins, seigneurs, depuis Judas Plus noire trahison se vit-elle ici-bas ? L'Enfer même en frémit. Mais écoutez la suite. Dans la forêt du Mans la victime est conduite ; Des chaînes aux poignets, un bandeau sur les yeux. Elle attend le trépas en invoquant les cieux, Quand, effet merveilleux de la bonté divine.

De sa chaste beauté la forêt s'illumine

Et les bourreaux tremblants tombent à ses genoux !

Thibert en vain menace, ils bravent son courroux

Et contraignent le traître à respecter la (( sainte ».

(( Qu'elleparte, elleest libre! » Et dès que hors d'atteinte

Ils l'ont vue, à la cour tous trois sont revenus,

! L'abandonnant ainsi dans ces lieux inconnus. Margiste la croit morte, et malgré son envie,

! Thibert ne peut parler sans exposer sa vie. Or, pendant qu'elle errait sans asile et sans pain, Aliste triomphait aux côtés de Pépin !

Par l'immense forêt solitaire et déserte.

Au hasard, en pleurant, s'en va la reine Berthe ;

Elle regarde à droite, à gauche, et ne sait pas

En ce pays sauvage où diriger ses pas.

Déjà la nuit descend et le bois s'enténèbre.

Parfois le cri d'un fauve ou d'un oiseau funèbre,

Qui retentit, là-bas, comme un rire moqueur.

Traverse le silence et lui serre le cœur.

Elle songe à sa mère et murmure à voix basse,

Tremblant de confier sa peine au vent qui passe

(( Mère, si vous saviez en quel méchef je suis,

Votre cœur se fendrait ! »

Soudain, parmi les bruits, Des pas se font entendre.... A travers le feuillage Deux larrons qui guettaient des marchands en voyage Dans l'ombre ont aperçu son manteau blanchissant; L'un d'eux veut la saisir; mais l'autre, menaçant. Ébloui par l'éclat du visage adorable, Crie : (( Arrête ! c'est moi qui l'aurai, misérable ! )) Et pendant qu'en fureur il se ruait sur lui Et qu'ils s'entr-égorgeaieni pour elle, Berthe a fui. Elle bondit, trébuche et court à perdre haleine. Laissant, comme aux buissons une brebis sa laine. Des lambeaux de sa robe et des gouttes de sang A chacun des ronciers qui la cingle en passant. Enfin, au pied d'un chêne elle tombe épuisée. Et s'endort !...

Oiselet palpitant, fleur brisée, Pauvre petite reine arrachée à l'amour.

Où sont tes écuyers, tes dames et ta cour ^ Pour chambre, un lieu désert ; pour lit, la terre dure ; Pas d'oreiller moelleux, ni draps, ni couverture ! Oui, son cœur maternel se fendrait de douleur Si dans ce dénumént te voyait Blanchefleur !

D'un sommeil agité lorsque Berthe s'éveille. Au bord des cieux déjà fleurit l'aube vermeille;

Tout chante et tout sourit autour d'elle, et voici Qu'un peu d'espoir lui vient, — car elle est jeune aussi, Et vaillante, et chrétienne, et ne peut croire encore Qu'elle ne doive plus saluer d'autre aurore. (( J'ai faim, soupire-t-elle ; où trouverai-je, hélas ! Un fruit, sinon du pain ^ »

De nouveau ses pieds las S'en vont par la forêt en quête d'une roule. Elle marche, regarde, anxieuse elle écoute : Mais l'immensité verte, où chuchotent les vents, L'enveloppe, étendant partout ses flots mouvants. Et quand sous la ramure épaisse aux cimes bleues Elle croit avoir fait devant elle des lieues. Voici qu'elle retombe à son point de départ 1 La fatigue l'abat \ fiévreuse, l'œil hagard : (( Vais-je mourir ici ^ » gémit-elle accablée. Alors, joignant les mains : « O Vierge immaculée. Dit-elle, guidez-moi, venez à mon secours ! Seigneur, vous connaissez les périls que je cours ; Puisque votre vouloir m'éprouve de la sorte, Je souffrirai pour vous, mon Dieu, je serai forte. Sûre que vous saurez récompenser ma foi ; Mais qu'il vous plaise aussi d'avoir pitiéde moi. Et je tiendrai ce vœu fait en votre présence : Jamais nul ne saura mon pays, ma naissance ; J'irai de porte en porte en mendiant mon pain.

Sans dire que je fus unie au roi Pépin; Dans un cas seulement je me ferai connaître : Si quelque homme de moi voulait se rendre maître Et criminellement déshonorer mon corps, Pour forcer le respect, je dirais tout alors ; Car je veux vivre pure où que le sort m'appelle, A mon royal époux j'entends rester fidèle ; Agréez ce serment, ô Dieu de pureté, Afin que nul n'attente à ma virginité. » Et pendant qu'elle prie, en son rêve perdue. Pour la seconde fois la nuit est descendue. Oh ! la terrible nuit ! L'orage brusquement Eclate, et la forêt, qu'un long frémissement Secoue, ouvre aux éclairs qui sillonnent ses dômes Des lointains effrayants où passent des fantômes. Les loups hurlent, le vent siffle et brame à la fois Et la pluie en torrents ruisselle à travers bois. Berthe cherche un abri de feuillée en feuillée ; Les pieds à demi-nus, hâve, toute mouillée, Elle pense mourir d'épouvante et de froid; A chaque pas nouveau sa faiblesse s'accroit, Mais Dieu qui la protège apaise enfin l'orage. Un sentier la conduit vers un humble ermitage ; Elle frappe à la porte : « Ouvrez-moi, par pitié ; De fatigue et de faim je suis morte à moitié. » En la voyant, l'ermite est troublé dans son âme :

LA REINE BERTIIE 51

(( Mon Dieu, soupire-t-il, d'où vient si belle femme ? Est-ce, pour me séduire, un piège du dômon ^ )) \'A se signant, à Berthe il demande son nom.

— (( Ouvrez, et volontiers je me ferai connaître.

— -Ma règle l'interdit, et je dois m'y soumettre. Femme dans aucun cas ne doit entrer ici ; Acceptez cependant mon pain noir et durci. » La reine mord au pain du pauvre anachorète. Mais dans sa gorge en feu chaque morceau s'arrête. Et de la voir pleurant, en ce cruel état.

Et de ne rien pouvoir, si fort que le tentât La pitié de son cœur devant cette détresse, L'ermite aussi pleurait, lié par sa promesse. (( Dame, dit-il enfin, ne vous désolez pas ; Je vous donne un avis, à vous d'en faire cas : La maison du voyer est à courte distance, Allez-y ; chez Simon et sa femme Constance Vous trouverez du pain, un bon lit et du feu, Avec de braves cœurs, simples et craignant Dieu. »

Berthe part, relevant sa robe, d'où l'eau goutte, Et, rencontrant un homme à moitié de la route : Est-ce bien le sentier qui mène chez Simon ?

— (( Oui, mais d'où venez-vous et quel est votre nomî*

— Je fuis devant la guerre, orpheline et proscrite. (( Chez le voyer Simon, m'a dit un saint ermite.

(( On VOUS accueillera. )) Montrez-moi sa maison. — Belle, ne pleurez pas, c'est moi qui suis Simon. »

Vers le logis rustique ils cheminent ensemble.

Berthe se sent revivre, et c'est Simon qui tremble.

Car il devine bien qu'elle est de noble aloi.

Ah ! Dieu ! s'il se doutait qu'elle est femme de roi !

Elle entre ; en la voyant tous restent bouche bée.

O l'accueillant foyer et la bonne flambée !

Constance va chercher ses habits les plus beaux.

Ses deux filles ont mis à ses pieds des sabots,

Et de linge bien chaud entouré sa poitrine ;

Mais en voyant sa chair et si blanche et si fine,

Et ses beaux cheveux d'or si longs et si soyeux,

De pitié, l'eau du cœur leur dévale des yeux.

Et sitôt qu'elle entend son joli nom. Constance

S'écrie: « Ah ! c'est celui de la reine de France,

Et de dame plus belle, il n'en est point, dit-on. . .

Vous êtes belle aussi, vous qui portez son nom ! »

Berthe à ces mots rougit, craint d'être reconnue.

Cependant, à son corps la force est revenue ;

D'un sourire ineffable elle a remercié

Ces braves et bons cœurs attendris de pitié,

Puisdans un lit bien chaud, aux draps fleurant la pomme.

Durant toute la nuit elle n'a fait qu'un somme.

Simon avait promis de la garder un mois,

Mais deux sont écoulés, en voilà bientôt trois,

Et personne ne pense à se quitter. La « dame »

A pris les vêtements et l'air d'une humble femme

Et dans tous leurs travaux aide ces pauvres gens.

Pour coudre, pour filer, nuls doigts plus diligents ;

Eln guise de repos, sa quenouille achevée.

Elle brode, et si bien, qu'on dirait une fée.

Une fée ! Ah ! peut-être en est-ce une^ Ici-bas,

Elles ont des pensers que l'on ne connaît pas ;

Mais celle-ci, du moins, est si belle et si bonne

Que, pour sûr, elle n'a fait de mal à personne.

(( Depuis qu'elle est chez nous, le Ciel nous à bénis,

Dit Constance, et nos coeurs sont tellement unis

Que s'il nous fallait rompre amitié si fidèle,

xMes filles, je le crains, nous quitteraient pour elle ! »

Berthe de son côté songeait à son époux,

Et répétait : (( Mon Dieu, souffrir pour lui m'est doux.

Faites qu'à votre gloire il tienne son royaume.

Car sur toute la terre il n'est plus vaillant homme.

Si d'autres l'ont trompé, c'est en le trahissant.

Et du mal qu'on me fit son cœur est innocent. ))

Elle priait, jeûnait, portait habits de veuve.

Et son âme en vertus grandissait dans l'épreuve.

Ainsi, lorsque l'orage a meurtri leurs couleurs,

Un plus tendre parfum se dégage des fleurs.

Telle, neuf ans durant, — cette histoire est certaine, Chez le voyer Simon vécut la bonne reine.

Cependant, le cœur plein d'un orgueil indompté, Féroce, impitoyable en sa cupidité.

Aux côtés de Pépin régnait toujours Aliste. Le peuple la déteste, à son joug il résiste. Et, voué sans relâche à ses exactions, 11 se répand contre elle en malédictions, Enveloppant aussi Margiste dans sa haine, Car c'est elle qui mène et conseille la reine.

Tout à coup, on apprend qu'en France Blanchefleur

Arrive ! — Dès longtemps la publique rumeur

Lui porte les griefs qu'on impute à sa tille.

Naguère le bonheur, l'orgueil de la famille !

Elle-même a voulu savoir la vérité,

Et partout elle voit un pays irrité,

Et de toute part monte un long cri de misère :

(( Malheur aux pauvres gens, depuis que l'étrangère

Dicte ses volontés dans les conseils du roi ! ))

Et Blanchefleur se hâte, avec un vague effroi...

A ses yeux inquiets enfin Paris se montre.

Mais Berthe ne vient point, hélas ! à sa rencontre.

Blanchefleur s'en étonne. Elle arrive au palais

Et demande la reine ; officiers et valets,

Obéissant alors aux ordres de Margiste,

Répondent que la reine est malade. Elle insiste :

N'est-elle pas sa mère r' Et qui donc lui défend

D'être, quand elle souffre, auprès de son enfant?

Elle presse, elle implore une garde inflexible :

(( M'empêcher de la voir, ma fille, est-ce possible î*

je voudrais seulement que Berthe m'entendît !... »

Et par l'huis entrouvert une voix répondit :

(( Personne n'entrera ; la reine s'y refuse ;

Derrière ses rideaux elle vit en recluse.

Dans l'ombre, loin du jour qui lui blesse les yeux !

— Ah ! clame Blanchefleur, j'en atteste les cieux,

Non, ce n'est point ma fille et l'on m'a menti ! Certé,

L'orgueil a pu troubler, changer le cœur de Berthe ;

Elle peut, trop docile aux perfides avis,

Etre dure à son peuple, avare, et, j'en rougis,

Préférer au devoir le plaisir éphémère ;

Mais jamais mon enfant n'eût repoussé sa mère !

Je m'en vais, ma présence est de trop en ce lieu.

Et pour ce qui suivra, je m'en rapporte à Dieu ! »

Le roi, mis au courant de cette scène étrange. S'émeut ; en vain l'on cherche à lui donner le change,

Désormais le soupçon hantera son esprit. 11 délaisse la reine et son humeur s'aigrit. Lui-même il veut savoir la' vérité sur Berthe Et n'aura de repos qu'il ne l'ait découverte ; Mais en public, le roi doit cacher ses tourments.

Or, un jour qu'il chassait dans la forêt du Mans, Courant un sanglier qu'il avait mis en fuite, Il se trouve soudain séparé de sa suite. Il s'arrête, il écoute, il cherche... vain effort ! Quand il voit devant lui, ramassant du bois mort, Une pauvresse en deuil.

— (( Hé, dit-il, bûcheronne.

Depuis une heure au moins en tous sens j'éperonne; Pour me tirer d'ici quel est donc le chemin ? — Prenez par là, dit Berthe, en étendant la main. De ce côté, Simon le garde-chasse habite ; La sente que voici vous y conduira vite. Simon est un digne homme, obligeant volontiers. Qui vous renseignera sur les plus courts sentiers, Car il connaît à fond cette forêt sauvage. ))

Dès que le prince a vu l'éblouissant visage. Quand il entend la voix suave, tour à tour Il a le cœur saisi de surprise et d'amour ; Il descend de cheval et se rapproche d'elle.

Bcrthe tremble et rougit. — (( Ne craignez rien, la belle,

Je suis des gens du roi qui chasse par ici,

Et, sans penser à mal, on peut causer ainsi. »

Puis lui prenant la main : « Comme vous pourriez vivre

Riche, heureuse, à la cour si vous me vouliez suivre ! ))

Berthe a peur et va fuir ; mais lui, toujours plus près

Lui parle, il la regarde, il admire ses traits

Et la trouve plus belle encore que la reine ;

Il ne sait quel pouvoir mystérieux l'entraîne,

Un fol enivrement luit en ses yeux hardis :

« Ah ! dût-il m'en coûter ma part de paradis,

S'écrie-t-il, tu viendras partager ma tendresse ! »

Mais d'un bond vigoureux la vierge se redresse :

— (( Si vous vous oubliez, malheur à vous, seigneur !

Je préfère cent fois la mort au déshonneur;

Car ne me jugez point sur mon humble apparence :

Ma mère est Blanchefleur, je suis reine de France ! »

Et le roi, dont l'épée abattit uri lion,

Le chef vaillant et fort pâlit d'émotion :

(( Oui, c'est bien toi, dit-il, je le sens en mon âme.

Celle que je cherchais, c'est toi, ma noble femme ! »

Alors, brisée aussi d'un ineffable émoi,

Berthe, posant le front sur l'épaule du roi,

Silencieusement laissa couler ses larmes.

Le crime est découvert ! Déjà les hommes d'armes Ont enchaîné Margiste et Thibert accouplés, Et par quatre chevaux ils sont écartelés. Aliste fut cloîtrée au fond d'un monastère, Et nul ne la pleura quand on la mit en terre !

Dieu qui forme ici-bas les héros et les saints. Ayant ainsi rendu, par de secrets desseins. Au plus brave des rois la plus chaste compagne, Berthe alors devint reine et conçut Charlemagne !

Sur la tente écarlate où plane un aigle d'or

L'aube naissante allume un rayon pâle encor.

D'une rude bataille à l'issue incertaine

Charlemagne et ses preux se reposaient à peine,

Et Roland, trop puni de sa témérité.

Se tenait à l'écart de son oncle, irrité,

Quand un chef sarrasin, de taille gigantesque

Et tout bardé de fer, apparut, et vint presque

A la porte du camp rempli de sa clameur.

Par ce sanglant défi provoquer l'empereur :

(( Holà ! roi de Paris, qu'on vante et qu'on redoute,

Si ton Dieu t'a donné des oreilles, écoute : Choisis l'arme, l'endroit, l'heure que tu voudras, Contre le plus hardi des tiens, moi Fierabras Je suis prêt à combattre, et si dans ta retraite Tu te caches ainsi, pour te couper la tête Je reviendrai demain, à la même heure ! . . . »

Il dit.

Et s'étant désarmé, sur l'herbe il s'étendit. Charles pâlit.

— (( Barons, qui de vous, par saint George ! Assaillant ce païen, lui fera rendre gorge ^ Roland, cours me venger ! » crie-t-il à son neveu. Mais, le front lourd d'orage et le regard en feu, Roland reste muet, il ne veut pas entendre. — (( D'autres, dit-il enfin, sont là pour vous défendre. Ma façon de combattre est peu de votre goût. Et par ma fougue, hier, j'ai failli perdre tout. Pour Jouter, aux vieillards donnez, donnez licence, Car avec la bravoure eux seuls ont la prudence. » Mais nul ne se présente, et par ce ton moqueur L'empereur grandement est froissé dans son cœur. Pourtant, blessé vingt fois et tout saignant encore, Olivier s'est levé pour combattre le More. Armé de pied en cap, Hauteclaire à la main, Sur son bon destrier il franchit le chemin ; 11 va droit à l'émir, qui repose sur l'herbe

LE DÉFI DE FlERABRAS 6l

Et ne daigne pas même, indolent et superbe,

Tourner les yeux vers lui. — (( Debout, roi des païens;

Tu nous as déliés tout à l'heure, et je viens ! »

Mais le toisant alors en éclatant de rire.

Le Sanasin répond : « Qui donc es-tu, beau sire?

J'attendais Olivier ou Roland. Où sont-ils?

Us préfèrent, je vois, le repos aux périls.

— Arme-toi sur le champ si tu veux me connaître, Et sans chercher ailleurs, tu trouveras ton maître.

— Au moins, dis-moi ton nom ?

— Je me nomme Guérin Et je viens contre toi venger mon suzerain. — Mais pourquoi pas Roland?Est-cequeRolandtremble?

— Non, Roland te méprise !

— Allons donc ! trois ensemble Comme lui ne feraient pas fléchir Fierabras.

— Pour t'abattre à mes pieds il suffît de ce bras. )) Et comme il brandissait son arme haute et sûre, Olivier tout-à-coup sent rouvrir sa blessure.

— « Mais, ce sang d'où vient-il qui rougit le gazon ?

— Bast ! c'est que mon cheval est dur à l'éperon.

— Tumens,Guérin! vois donc, c'est ton sang qui ruisselle! Mais j'ai là, suspendus à l'arçon de ma selle. Deux merveilleux barils, pleins d'un baume sans prix, Et dès qu'ils en ont bu les blessés sont guéris.

— Je ne suis pas blessé, luttons ! Et que je meure

Si mon bras sans faiblir ne le prouve sur l'heure,

En te faisant payer tes défis de tantôt. »

Fierabras se redresse enfin... Il est si haut

Qu'il dépasse Olivier d'au moins une coudée,

Et fier dans sa tunique en soie, et d'or brodée :

({ Dis-moi, comment sont-ils, Olivier et Roland,

Dont ceux qui les ont vus ne parlent qu'en tremblant ^

— Olivier a, dit-on, ma taille et mon visage. Quant à Roland, pas un ne l'égale en courage.

— Alors, va le chercher, car je ne bouge plus. Par Mahomet ! avant de les avoir vaincus.

— Ah ! je te frapperais, si tu n'étais sans armes !

— Soit ! puisque tu le veux, je les prends. . .Tu me charmes F*ar ton courage, toi si frêle et moi si fort,

Mais c'est pitié, Guérin, de te donner la mort !

— Eh bien, sache-le donc, c'était un stratagème : Je ne suis pas Guérin, mais Olivier lui-même !

— Je m'en doutais, à voir que tu ne tremblais point.

— Donc, trêve de discours, et mets l'épée au poing!

— Non, messire Olivier ; votre sang vous inonde, Buvez à mes barils, car pour tout l'or du monde Je ne vous combattrais quand je puis vous guérir.

— Pour boire à tes barils, j'entends les conquérir ! » Dit l'ami de Roland, et levant Hauteclaire,

Il frappe le païen, qui bondit de colère.

Tous deux ont pris du champ et se heurtent, pressés :

Les hauberts sont rompus, les écus fracassés,

Et dans l'air frémissant où son acier flamboie

Chaque épée au soleil, comme un oiseau de proie

Dont l'appétit soutient l'infatigable essor,

Va, vient, monte et s'abat, remonte et frappe encor !

Charlemagne et ses preux, la pâleur à la joue.

Suivent des yeux la lutte où leur honneur se joue.

— (( Quel assaut merveilleux ! )) dit Roland, qui déjà

X'oudrait charger aussi l'émir qui l'outragea,

Et pleure son ami sans lui risquant sa vie.

Le duel continue et chacun se défie ;

Mais tandis qu'Olivier saigne, blessé vingt fois,

Le géant garde un corps intact sous son harnois.

La fureur du combat dans leur âme s'allume.

Et l'acier sous les coups sonne comme une enclume.

L'un, souple et hardi, frappe et pare tour à tour.

L'autre est inébranlable et tient comme une tour :

Parfois, quand il oscille au plus fort de la lutte

11 semblerait qu'il va l'écraser dans sa chute,

Ou que las, dédaignant de le voir pourfendu,

Il pourrait l'enlever de selle, à bras tendu !

Soudain, Fierebras fond sur Olivier et tranche

Le haubert démaillé de l'épaule à la hanche.

Le chevalier pâlit et se signe.

— (( As-tu peur ^ )) Ricane F'ierabras.

— « Tu te vantes, gabeur ! »

Et d'un coup, il lui fend la tête avec le heaume.

Mais quoi ! l'autre est guéri dès qu'il a bu son baume ! Seigneur, venez en aide au chevalier chrétien !

Olivier tout à coup volte, et quand le païen. Forcé de s'arrêter trop brusquement, chancelle, Il saisit les barils suspendus à la selle Et jette à l'eau le baume, après en avoir bu. Mais du choc son cheval s'abat, et gît fourbu. Lors, le voyant à pied, Fierabras saute à terre.

— (( Je n'eus jamais, dit-il, plus vaillant adversaire ! Pourtant, avant la nuit il nous faut en finir ; Crois donc à Mahomet, sinon tu vas mourir. ))

Et dans l'air il brandit son arme formidable.

— (( Pourquoi, dit Olivier, trahir Dieu pour le diable ^ )) Et ramassant sa force en un coup surhumain,

11 plonge son épée au flanc du Sarrasin,

Qui croit alors au Christ et reçoit le baptême.

C'est ainsi que vaincu dans ce combat suprême, Fierabras converti, sur ses fautes pleurant, Fut l'ami d'Olivier et devint saint Florent.

LE DUC ET SES FiLS

Page 1