LE DUC ET SES FILS
Dans la yrand'salle, assis à table les voilà ;
Par rhuis enire-bàillé leur mère les regarde. . .
(( C'est elle ! dit Renaud, que faire î^ — Implorons-la,
Contons-lui nos malheurs, plaçons-nous sous sa garde,
Son cœur à nos accents se laissera toucher, ))
Dit Richard.
Mais aucun d'eux n'osait approcher, Tant ils étaient honteux de leur grande misère ! . . .
Le palais resplendit, tendu de soie et d'or ; Ouverte à tout venant, la table hospitalière. Où rangés d'après l'âge ils croient se voir encor. Se garnit de mets fins et de riche vaisselle. Dans les vastes hanaps le vin joyeux ruisselle; Paons et cygnes rôtis sortent fumants du four, Tandis que les sergents s'empressent à l'entour, Aux pauvres affamés prêts à faire largesse.
Et toujours, sur le seuil, regardait la duchesse. . . Quels sont ces inconnus ^ Elle veut leur parler, Mais voici que son cœur commence à se troubler. Renaud pâlit ; au mur il faut qu'il se soutienne. Et son front laisse voir une blessure ancienne Qu'il s'était faite au jeu de billes, tout enfant.
— (( Renaud, mon fils Renaud, au nom du Dieu vivant,
C'est toi ! )) Mais lui se lait et se cache la face, Et vers eux, elle alors s'élance et les embrasse, Et la mère et les fils, laissant leurs pleurs couler, S'étreignent en silence et ne peuvent parler. . .
Or, tandis qu'on leur sert vins et volaille grasse, . Le duc Aymon, leur père, est rentré de la chasse : (( Hein ! quels sont ces marauds qui dégustent mon vin^
— Seigneur, ce sont vos fils, que Dieu nous rend enfin !
— Nos fils ! ils sont proscrits ; vous savez bien, du reste, Que depuis leur révolte à tout jamais funeste
J'ai juré de prêter main-forte à l'empereur. Et que moi, son féal, je tiens à mon honneur ! Quant à vous, dont la guerre est un vrai brigandage. Comment vous osez-vous dire de mon lignage ^ Des chevaliers ^ Non pas ! Mais de chétifs larrons, Et c'est bien comme tels que nous vous traiterons. Venir en cet état au château de Dordone, Sordides, en haillons et demandant l'aumône ! La terre est-elle vide et les sergents du roi Vous inspirent-ils donc, désormais, tant d'effroi Que vous ne songiez plus à leur livrer bataille ? Se cacher, mendier et coucher sur la paille
LE DUC ET SES FILS 6q
Lorsque dans maints couvents peuplés de moines gras Vous trouveriez gratis de splendides repas l£t des mets plus exquis que nos paons et nos cygnes ! Ma pitié, je la garde à des gueux moins indignes, Ce que vous m'inspirez mérite un autre nom ; Videz-moi cette salle et quittez ce donjon ! »
Renaud s'est redressé, pâle ; sa main crispée
A moitié du fourreau tire sa bonne épée :
— « Si tout autre que vous m'eût tenu ce discours,
Je l'aurais, sur le champ, fait taire pour toujours !
Raillez notre détresse ; à l'empereur fidèle.
Contre nous, vos enfants, soutenez sa querelle ;
Mais, si grandes que soient sa force et vos vertus.
Ne comptez pas nous voir de si tôt abattus.
Nous vaincrons, dûtBayard, bravant la flammeet l'onde,
Nous porter sur sa croupe à l'autre bout du monde ! »
Le duc ne répond rien ; il est de leur avis. Au fond, et surtout lier d'avoir de pareils fils. (( Soignez-les bien, dit-il à voix basse à leur mère ; Or, vivres, vêtements, chevaux, armes de guerre. Tout ce qu'il faut enfin, et plus, donnez-le leur. )) Et brusquement, il sort pour cacher sa douleur. Car, vraiment, trop de joie inonderait leur âme. S'ils le voyaient ainsi pleurer comme une femme !
Seul dans un guet-apens lâchement entraîné, Le duc Girart de Blaye est mort assassiné, Ne laissant après lui qu'un enfant en bas âge Dont le traître Fromont usurpa l'héritage. Mais le remords s'attache au crime triomphant, Et le félon se trouble en songeant à l'enfant Qu'au bon Renier le duc a confié naguère. Donc, pour exterminer le fils après le père, Fromont a fait savoir au fidèle gardien Qu'un prince, de passage à Blaye, voudrait bien
Voir l'enfant de Girart, déjà grandi, sans doute ?
Renier flaire le piège et se met seul en route.
C'est Dieu qui l'inspira pour le petit Jourdain !
Des brigands apostés l'ont assailli soudain
Et traîné pieds et poings liés devant le traître.
(( Ce que nous attendions, c'est le fils de ton maître !
— Me suivant, il risquait de partager mon sort ; f'ai préféré sans lui m'exposer à la mort.
— A ton aise ! Bientôt, on verra ce que dure
Un si beau dévouement, seul devant la torture. »
Et le voilà soumis à d'atroces tourments,
Le vaillant chevalier fidèle à ses serments.
Bravant le fer, le feu, promené sur la claie,
Son pauvre corps pantèle et n'est plus qu'une plaie ;
Vaincu par la douleur, il crie enfin merci :
11 fera ce qu'on veut (car il est père aussi !)
Et la seule faveur qu'en échange il réclame.
C'est qu'on laisse venir auprès de lui sa femme.
Mais partez sans retard, messagers diligents !
Erembourc avertie assemble tous ses gens. (( Fromont assassina le duc Girart, dit-elle. Et parce que Renier, à son serment fidèle. Refuse de livrer le fils de son seigneur, Le traître veut sa mort ou notre déshonneur ! S'il faut une rançon pour nous venir en aide,
Je suis prête à donner tout ce que je possède ; Mais s'il osait prétendre au fils du duc Girart, Jurez de le sauver ou de mourir !... Plus tard Jourdain nous vengera. ))
Ils en font la promesse, Et vers Blaye, en pleurant, s'éloigne la comtesse.
En la voyant, soudain Renier se sent plus fort :
Désormais, ils sont deux pour affronter la mort.
A tour de rôle en vain la torture les broie.
Que Fromont, las d'attendre, aille chercher sa proie !
Assiégé, leur château Jusqu'au bout se défend,
iMais, si Jourdain est sauf, on a pris leur enfant.
Le fils du duc Girart, le dernier de la race,
Fromont croit le tenir enfin ! 11 leur fait grâce ;
Ils peuvent s'en aller maintenant ! Et joyeux,
Il a fait amener le captif sous leurs yeux.
Renier pense mourir d'un tel coup, il chancelle.
La mère pousse un cri, tout se déchire en elle :
C'est leur sang, c'est leur chair, leur vie ! Et tour à tour.
Sentant lutter en eux le devoir et l'amour.
Ils sont là, torturés par l'horrible martyre,
Sans prononcer le mot sauveur qu'ils pourraient dire ;
Car parler, ce serait lâche, infâme, sans nom.
Trahir leur seigneur mort, qui leur était si bon,
Et livrer au bourreau son fils, leur propre maître,
LA FOI JUREE 73
L'enfant qu'ils ont juré de garder. . . Et le traître, Voyant dans leur douleur et dans leur désespoir La preuve qu'il a bien Jourdain en son pouvoir. Prend le petit en-fant et lui tranche la tête ! j Et les anges en foule, avec des chants de fête. Emportent l'âme blanche au sein du Paradis. . .
Malheur à toi, félon, malheur ! Je te le dis, Tu n'éviteras pas la céleste vengeance !
Erembourc et Renier ont eu leur récompense : Une enfant leur est née, exquise de beauté ; Jourdain, non moins charmant, grandit à son côté. Et les gens du pays le prennent pour son frère. Mais de sa vie, un jour, il connaît le mystère ; II est parti, laissant Aélis tout en pleurs. Et sans doute un magique attrait le fixe ailleurs, Dans un pays lointain, qu'il cache et qu'on ignore, Et Renier ne sait pas si même il vit encore. . .
Il vit ! Pour accomplir son tragique dessein, Sous l'œil de Charlemagne, au sang du Sarrasin, Il s'en fut éprouver son cœur et son épée,-,
p]t le cœur est vaillant, et l'arme est bien trempée,
Si bien, que l'empereur, l'ayant vu batailler,
A voulu de sa main le faire chevalier.
Ils reviennent d'Espagne, et déjà, couronnées
De neige, derrière eux brillent les Pyrénées.
A l'heure où dans le crime endormi sans remords
Fromont se croyait sûr de son triomphe, alors,
A Blaye, le félon voit avec épouvante,
— Car Jourdain de son pèra est l'image vivante, —
Se dresser devant lui le tils du duc Girart :
(( L'épée aux braves, mais à toi, bandit, la hart ! »
Et le traître bientôt flotte entre ciel et terre !
Maintenant, l'empereur veut voir le second père De Jourdain, ce féal qui si stoïquement Brava plus que la mort pour tenir son serment. Au son des olifants, par la verte campagne. Chevauchent les guerriers que la foule accompagne. Renier de son perron regarde, et croit rêver : Il voit à son château cette armée arriver Et sur un destrier que l'or caparaçonne, Parmi les douze pairs l'empereur en personne ! Renier voudrait parler, il pleure et ne peut pas. Erembourc l'a suivi ; Jourdain tombe en leurs bras. Mais tout à coup, voici qu'apparaît et s'avance, Dans toute la fraîcheur de son adolescence.
Charmante et blonde — tel un rayon de soleil — AùVis !. . . La pudeur fait son teint plus vermeil, Et, timide, elle tend sa main toute petite. . . Jourdain rougit de même, il s'incline, il hésite, N'osant pas, devant tous, baiser les jolis doigts ! Et de les voir si beaux et si purs à la fois Charlemagne a souri dans sa barbe fleurie. 11 admire ce trouble et cette gaucherie, Car d'un regard il a deviné leur amour ; Ef de son destrier descendant à son tour : « Approche, duc de Blaye! est-ce qu'ainsi l'on tremble?» Alors, prenant leurs mains et les joignant ensemble, Et le cœur envahi d'un paternel émoi : (( Epouse-la, dit-il, elle est digne de toi ! ))
Ci finit la chanson que je vous ai chantée ; Que Dieu garde tous ceux qui l'auront écoutée !
LE FILS D'OLIVIER
La bataille finit. — Sous la fuite du More
Le val de Roncevaux résonne et tremble encore,
Et le cœur entr'ouvert, mort face à l'ennemi,
Près d'Olivier mourant, Roland est endormi ;
Tandis que le soleil, témoin d'un tel carnage,
Au bas des cieux sanglants où son disque surnage,
Semble pleurer leur perte et faire à ces lions
Comme un linceul de gloire en ses derniers rayons!.
Aux appels prolongés de Roland, Charlemagne S'arrête. Il a déjà repassé la montagne,
LE FILS D OLIVIER ']'
Terrible et devinant la grande trahison.
Mais voici que là-bas, du fond de l'horizon,
Sur un cheval plus prompt que l'aigle et que la foudre.
Accourt, la lance au poing, en sueur, blanc de poudre.
Un jeune chevalier qui paraît un enfant.
Contre les Sarrasins son âge le défend.
Va des bras maternels s'échappant sans rien dire.
Il a couru longtemps. — Celui qu'il cherche expire.
« Père ! père ! » crie-t-il, et tout près d'Olivier,
Comme on voit sous le vol pressant de l'épervier
Trembler et palpiter une tendre colombe.
Affolé, sanglotant, à deux genoux il tombe !
A la voix de ce fils bien-aimé, le héros
Soupire en entr'ouvant lentement ses yeux clos :
« Aime Dieu, l'empereur Charle et la douce France.
— Oui ! )) lui répond l'enfant, et farouche, il s'élance
Au milieu des païens, qui, stupéfaits d'abord,
OuNTcnt leurs rangs — bientôt éclaircis par la mort.
Va brandissant joyeux sa lance toute rouge,
Galien redescend. — Mais Olivier ne bouge :
Las ! il a rendu l'âme, et \oici que son corps
Reste en proie aux païens qui reviennent.
Alors, Galien se redresse et, de la main crispée De son père arrachant sa formidable épée,
Puis se changeant lui-même en vivant bouclier, Au-dessus de sa tête il la fait tournoyer, Et, lâche et pâlissant, le Sarrasin recule ! . . . Depuis les temps fameux où travaillait Hercule Et depuis que Roland, lui-même, a clos les yeux, La terre n'a rien vu d'aussi prodigieux. Le forgeron qui frappe à tour de bras l'enclume. Devant la fournaise, où le fer plonge et s'allume ; Le bûcheron dont la cognée à temps égaux S'abat, entrant aux flancs des arbres les plus beaux. Dans la forêt profonde où gémissent les chênes. N'ont jamais accompli tâches plus surhumaines Ni manoeuvré le fer d'un aussi vaillant cœur Que ce fils éperdu d'amour et de douleur. Enfant sublime en qui l'honneur français tressaille. Et qui tient en respect toute cette racaille !
Sur son cheval fumant et cabré sous le frein.
L'empereur ébloui s'est arrêté soudain :
Oubliant son courroux pour ce combat étrange,
11 pense voir saint George ou saint Michel Archange !
(( Chevalier, lui crie-t-il, quel pays est le tien ? »
— Je suis fils d'Olivier et j'ai nom Galien ;
De grâce, admettez-moi parmi vos gens de guerre.
Une fois chevalier, je vengerai mon père ! »
Mais déjà, dans ses yeux roulant des pleurs de feu,
LE FILS D OLIVIER
Charlemagne s'était penché vers son neveu Et couvrait de baisers sa face inanimée.
Alors un grand miracle a lieu devant larmée. Dans le silence ému qui plane sur le val, Le bras droit de Roland se lève — et Durandal Brille comme une croix, vers Galien tendue ! Charles comprend et dit : « Au plus brave elle est due. » Et courbant vers Roland le blond tils d'Olivier, Par la main de ce mort il l'arma chevalier !
Aude est la fille de Renier, duc de Gênes et frère de Girart, à qui Charlemagne a donné le fief et la cité de Vienne, sur le Rhône. Dans Girars de Viane (poème du commencement du xiii» siècle), quand Girart va rendre hommage à l'empereur et s'agenouille pour lui baiser le pied, la reine lui tend le sien. De là une guerre terrible, dont les deux héros sont Roland, neveu de Charlemagne, et Olivier, frère de la belle Aude, et dont le principal épisode est le siège de Vienne, avec le combat singulier qui a inspiré à Victor Hugo le ^fariaae de lioland.
Des douze pairs, soutiens du trône impérial, Le plus brave est Roland, neveu de Charlemagne, Et tout tremble, là-bas, chez les Maures d'Espagne, Lorsque Roland chevauche armé de Durandal,
L'épée incomparable, émule de Joyeuse,
Qu'il éprouva, l'ayant trempée au flot du Rhin,
Sur le perron d'acier du donjon suzerain
Et que font mille exploits à jamais glorieuse !
Un jour que l'empereur, en guerre avec Girart,
Le tenait, près du Rhône, assiégé dans sa ville,
Roland renouvelait une attaque inutile
Quand il \oit la belle Aude aux créneaux du rempart.
— (( Damoiselle, dit-il, ne soyez offensée
Si j'ose vous parler. Votre nom, quel est-il •' Comme un vrai chevalier vous bravez le péril Et la pierre pesait, que vous m'avez lancée !
— Aude est mon nom ; je suis fille du duc Rénier, Et libre, je n'entends dépendre de personne,
A moins que ma famille autrement ne l'ordonne. Mais vous, à votre tour, veuillez me renseigner î"
(( Vous avez, aujourd'hui, fait bien du tort aux nôtres. Quel est donc votre nom r On croirait, sur ma foi, Que, l'épée à la main, vous êtes fils de roi, A vous voir chevaucher plus fier que tous les autres.
a Sans doute votre amie est de grande beauté. . .
— C'est vrai, répond Roland ; oui, c'est une merveille ; Et je l'atteste ici, pour trouver sa pareille
En vain parcourrait-on toute la chrétienté !
« Pour moi, j'ai nom Roland et la gloire me tente. — Est-ce vous qui devez jouter contre Olivier ? Ah ! sachez-le, mon frère est un hardi guerrier, Et si vous vous battez, j'en serai bien dolente. . . »
Sur ces mots, le héros s'en va, car il a vu
L'empereur qui de loin suivait la causerie,
Et qui, l'air très gaillard sous sa barbe fleurie.
Lui crie : (( Hè ! beau neveu, vous rentrez donc fourbu ^
(( Cette blanche pucelle a l'air d'assez vous plaire, -Mais il faut emporter la ville avant son cœur ! )) Et de l'entendre ainsi railler, d'un ton moqueur, Le baron dans son âme a frémi de colère. . .
Olivier et Roland, casqués et cuirassés. Vidant pour chaque armée une querelle ancienne. Ont combattu trois jours sous les remparts de Vienne, Et, ne pouvant se vaincre, ils se sont embrassés !
Aude, la lèvre pâle et l'angoisse dans l'âme, A suivi, des créneaux, l'homérique duel, Et Roland l'ayant vue, à témoin prit le Ciel Que jamais ici-bas il n'aurait d'autre femme.
Depuis ce jour, Roland fut l'ami d'Olivier, Et la sœur d'Olivier à Roland fut promise ; 11 guerroie en Espagne, et, l'Espagne soumise, Aussitôt son retour on doit les marier.
Pleine d'un charme exquis, idéalement belle, Aude à la longue tresse et le front cerclé d'or, Rayonne en ses vingt ans inachevés encor. Comme un lys au royal palais d'Aix-la-Chapelle. . .
De Roncevaux revient l'armée à flots pressés, Et dans la grande salle aux voûtes polychromes, Au bruit tumultueux des hauberts et des heaumes, Pour dérober ses pleurs tenant les yeux baissés.
Silencieusement Charlemagne s'avance. . .
— (( Et Roland, s'écrie Aude, où donc est-il ^ Pourquoi Ne vois-je pas Roland qui m'engagea sa foi ? » Mais l'empereur s'incline et garde le silence.
La belle Aude soudain a changé de couleur. Et de la voir ainsi le plus bra\e tressaille ; Charlemagne soutient le blanc corps qui défaille, Car dans tous les. regards elle a lu son malheur. . .
0 monts pyrénéens aux neiges éternelles, Et que jamais le pas de l'homme n'a foulés.
Comme vous, les grands cœurs meurent inviolés, A leur unique amour obstinément fidèles !
Mains jointes, les yeux clos, — tel un ange endormi, Aude baise ardemment son anneau de promise, Et son âme, qu'un chaste rêve emparadise, F^st remontée au Ciel rejoindre son ami !