‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 21 sur 66 · LA COLÈRE D'OGIER · texte numérisé non relu

LA COLÈRE D'OGIER

Baudouinet, le blond fils d'Ogier le Danois, Gît tout ensanglanté, sans regard et sans voix, Tué net par Chariot, le fils de Charlemagne, Furieux qu'en trichant aux échecs on le gagne. Le duc, comme un lion secouant son poil roux, Sanglote de douleur, écume de courroux; Et devant la massue armant son poing d'Hercule Chacun, autour de lui, terrifie, recule. Il cherche le coupable afin de le broyer, Et ne le trouvant pas, il assomme Lohier,

LA coi.Èr<E d'ogier 89

Neveu de l'empereur à la barbe fleurie. Les barons courent sus au géant en furie ; Seul à tous il tient tête, il lasse les plus forts Et l'on ne compte plus les blessés et les morts ; Puis, sautant à cheval, il s'enfuit de la ville. Broiefort, au jarret ferme, à la bouche docile, L'emporte ! Qui les voit se demande surpris Vers quel pays de songe, à l'appel des Esprits, S'en vont éperdument ce coursier blanc d'écume. Sous le galop duquel le sol tremble et s'allume, Et ce colosse en pleurs sous ses cheveux épars. ..

Ils font halte à Pavie, où le roi des Lombards, Vassal de l'empereur, Didier leur donne asile. Mais Charles aussitôt vient assiéger la ville.

Déjà l'armée approche, et dès le point du jour. Duc et roi sont montés à la plus haute tour ; Et d'un œil inquiet fouillant la vaste plaine, Ils voient poindre et courir comme une houle humaine : Des archers, des chevaux, des lances par milliers, Des heaumes, des hauberts, des brants, des boucliers Surgissent de partout, sans trêve, en si grand nombre Que derrière eux Is ciel est de plus en plus sombre.

— (( Où donc est l'empereur^ interroge le roi.

— Patience, il n'est pas près de paraître. — Eh quoi !

D'autres viennent aprèsî^ — Ce n'est que l'avant-garde. )) La sueur perle au front de Didier ; il regarde... Des clercs, des chapelains, des prélats vêtus d'or Se succèdent. — (( Voici l'empereur î' — Pas encor !

— Ah ! réplique le roi d'une voi.x qui s'altère, Comment lui résister ^ Viens, cachons-nous sous terre !

— Quand, reprend Ogier qui réprime un frisson, Tu verras les hauberts drus comme la moisson, Et les flots du Tessin, noirs de cottes de mailles, S'élever en grondant jusques à ces murailles, Alors apparaîtra le terrible empereur ! »

Il n'a pas achevé qu'à leurs yeu.x, ô terreur ! Apparaît tout à coup Charlemagne en personne. Il est bardé de fer et le fer l'environne ; Et la plaine et les flots semblent rouler du fer. Dans sa puissante main, prompte comme l'éclair. Ardente comme l'aigle à fondre sur sa proie, « Joyeuse, » son épée in\ incihle, flamboie ! Parmi les douze pairs il chevauche, pareil A quelque dieu vêtu de fer et de soleil...

— (( Le voilà, dit le duc, dans sa toute-puissance, Le terrible empereur ! )) — Alors l'armée immense Afflua, déborda partout comme une mer Submergeant le pays sous ses vagues de fer,

Et sur la tour Didier roula sans connaissance.

Page 1