LA GUERRE
Un an s'écoule, et seul, Girart aux pieds du roi N'a point renouvelé l'hommage de sa foi ;
Il8 CHANSONS DE GESTE
Lui, dont la femme Berthe est la sœur de la reine, A se conduire ainsi quel fol orgueil l'entraîne ^ Il est décidément bien grand, son fief ducal, Et son donjon bien haut pour celui d'un vassal ! - Et déjà, par la plaine où son ost étincelle, Charles, dans Roussillon, assiège le rebelle ; Mais, bien pourvu, flanqué de formidables tours. Le château, sans péril, peut tenir de longs jours. En ses murs à créneaux, encor vierges de brèches, Et d'où pleuvent la poix, l'eau bouillante et les flèches. Le duc fait bonne garde, et, chaque fois qu'il sort, Dans les rangs ennemis on voit faucher la Mort. Au messager du roi, le sommant de se rendre, Girart a répondu : « Dis qu'il vienne me prendre ! A nul maître ici-bas je n'ai donné ma foi. Et mon fief en alleu n'a pour seigneur que moi ! »
Cependant le donjon est livré par un traître.
Et, tandis qu'en ses murs un flot humain pénètre,
Abandonné de tous, à cet instant fatal,
Girart, grâce à la nuit, peut s'enfuir à cheval.
Traversant au galop la Provence alarmée,
De son oncle Odilon il obtient une armée ;
Provençaux et Gascons se lèvent à la fois,
Les hardis Catalans accourent à sa voix,
Avec Drogon son père, à la barbe de neige,
GIRART DE ROtJSSILLON IIQ
Et devant Roussillon tous vont mettre le siège. Bientôt le fier donjon par son maître est repris ; Charles s'éloigne avec son armée en débris, Et, la victoire ayant fait son âme plus douce, Girart offre la paix au roi, qui la repousse. « La paix avec Girart, dit-il, je la ferai Quand je l'aurai vaincu, broyé, 'désespéré, Réduit à crier grâce au fond de son repaire ! Ce lâche et ce félon qui, nourri par mon père, Trahit son souverain et s'arme contre moi. Me refusant l'hommage et manquant à sa foi. Je le dépouillerai de tout ce qu'il possède. Et s'il osait jamais, — que Dieu me soit en aide ! — Pénétrer sous ma tente ou franchir mon perron. Je le ferais, céans, pendre comme un larron ! » Le messager répond : « Sire, le duc mon maître, Quoi que vous en disiez, n'est ni lâche ni traître, Mais loyal et hardi ; nul revers ne l'abat, Et si vous recherchez avec lui le combat. Vous verrez, avant peu, tel craquement, de lances Qu'il vous poindra d'avoir dédaigné ses avances, N'ayant plus que manchots dans votre ost déconfit. — « Voici mon dernier mot, qu'il en fasse profit : Sous une armure sombre, au jour de ma revanche, Se cache qui voudra, la mienne sera blanche ! »
La guerre de nouveau, terrible, sans merci,
Ensanglante la terre et le ciel obscurci !
Sans que le souffle manque et que la voix défaille.
Comment de Valbeton vous narrer la bataille î*
■La mer est moins houleuse et ses flots moins pressés
Que tant de combattants dans la plaine massés,
Et les feuilles des bois moins nombreuses fourmillent
Que sous les feux du jour, ici, d'armes ne brillent.
Le désir de combattre enflamme les deux camps ;
On entend retentir les appels provocants.
Les défis échangés par des voix goguenardes,
Et la lutte commence entre les avant-gardes !
Le margrave Amadieu, cousin du duc Girart,
Voyant flotter au vent le royal étendard.
Sort du rang et s'écrie : (( En est-il de vous autres
Qui soient prêts à jouter contre quelqu'un des nôtres ^ »
Le duc Gui de Poitiers bondit, et son épieu
Fait voler en éclats le heaume d'Amadieu.
Bientôt, soufflant à tous son ardeur furieuse,
La bataille s'étend, immense et merveilleuse. . .
Que de beaux coups d'épée et d'armes en lambeaux,
Que de morts étendus sous les pieds des chevaux,
Que d'écus fracassés et de broignes en pièces.
Et dignes des jongleurs, enfin, que de prouesses !
La mêlée aux cent voix est comme un tourbillon.
Le roi cherche des yeux Girart de Roussillon,
Et le duc, aussi prompt, fond sur son adversaire.
Mais soudain, dans la nue a grondé le tonnerre ;
Des signes effrayants apparaissent au ciel,
Et l'air est ténébreux et pestilentiel ;
Aux yeux épouvantés, ainsi Dieu manifeste
Sa réprobation pour la guerre funeste
Que deux peuples chrétiens se font aveuglément !
Chaque parti suspend sa fureur un moment,
La lutte fratricide avec le jour s'achève ;
On enterre les morts et l'on signe une trêve,
Girart pleurant son père et son oncle Odilon :
Quiconque la rompra soit déclaré félon !
La guerre cesse. Mais un meurtre la rallume.
Et sous de nouveaux flots de sang la terre fume.
Enfin, victorieux et défait tour à tour,
Le duc de Roussillon est vaincu sans retour.
Sans armes, dépouillé de tout, la mort dans l'âme,
De forêt en forêt, il fuit avec sa femme.
Le vainqueur le pourchasse et met sa tête à prix.
Rencontrant en chemin des marchands de Paris :
« D'où venez-vous î^ dit-il. — Nous rentrons de Bavière,
Où, pour le museler de la bonne manière,
Les envoyés du roi cherchent le duc Girart.
— Les envoyés du roi sont arrivés trop tard :
Le duc Girart n'est plus, je l'ai vu mettre en terre.
— Dieu soit loué ! car c'est cet homme sanguinaire Qui causa tous nos maux ! )) De les entendre ainsi Mener son deuil, le duc a froncé le sourcil ; Et s'il avait encore au flanc sa bonne épée, Au sang des mécréants il l'eût certes trempée.
Par les sentiers perdus faisant de longs détours,
Afin de passer loin des cités et des bourgs ;
Vivant de fruit sauvage et buvant à la source.
Proscrits et fugitifs, ils poursuivent leur course.
Parfois, las de se voir à ce point malheureux,
Le duc en sanglotant s'arrache les cheveux.
Combien à cette vie errante et misérable
La mort en combattant eût été préférable !
Mais sa femme lui rend espoir et réconfort,
Disant : « Nous serons deux contre les coups du sort. »
Ils traversent, l'angoisse et l'horreur à leur suite,
Les villages brûlés et la moisson détruite.
Et le peuple clamant ce lugubre refrain :
« Malheur au duc Girart qui nous prit notre pain ! ))
Et Berthe près de lui comme un oiseau palpite.
Dans une humble chaumine ils trouvent enfin gîte.
La veuve a l'air affable et leur fait bon accueil ;
Mais quand le duc s'enquiert des causes de son deuil,
Éclatant en sanglots, d'une voix lamentable
La pauvresse leur dit quel grand malheur l'accable :
Elle pleure ses deux garçons et son mari, En maudissant la guerre où tous trois ont péri, Et ce duc qui sur eux déchaîna la tempête. Et Girart atterré s'en va, courbant la tête. . .
Comme de son orgueil il est bien châtié ! Si Dieu, dans leur détresse, enfin n'en a pitié. Sans asile et sans pain, sur la route déserte, 11 n'a plus qu'à mourir avec sa pauvre Berthe !