‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 28 sur 66 · LE PROSCRIT · texte numérisé non relu

LE PROSCRIT

Au cœur de la forêt, sous les dômes touffus

Des combes, où le chêne et le hêtre aux grands fûts

S'élancent, — par moments, dressant sa haute taille,

Un homme au noir visage en silence travaille :

C'est le proscrit Girart, qui s'est fait charbonnier.

Voilà cinq ans qu'il peine à ce rude métier.

Lui, le seigneur si riche et si puissant naguère,

Le malheur le condamne à ce labeur vulgaire,

Et, pour ne pas mourir, c'est ainsi qu'il vivra.

Il dresse les fourneaux où le charbon cuira,

Et des cônes vêtus de terre et de ramée

On voit en longs rubans s'élever la fumée ;

Le feu, tout doucement, est ventilé par l'air,

Et quand le charbon noir, léger et sonnant clair.

Sera mis dans les sacs qu'à ses pieds il empile.

Avant l'aube, Girart l'ira vendre à la ville.

Pour livrer aux clients les sacs qu'il avait faits,

Ainsi le fier baron devenait portefaix.

Et chacun admirait la vigueur de cet homme,

Qui levait un quintal comme on prend une pomme !

Un jour, on l'avait vu, tel qu'un vrai chevalier.

D'un seul coup, en plein cœur, abattre un sanglier

Qu'une meute ou la faim avait chassé du gîte.

Mais la foule est gênante, et, farouche, il l'évite,

Car dès qu'il voit les gens devant lui s'ébahir,

En leur montrant sa force il craint de se trahir.

Si le roi le croit mort, la haine encor le guette

Et pourrait, d'un seul mot, faire tomber sa tête. . .

Devant la hutte en bois qui leur sert de maison Et dont le toit verdit de mousse et de gazon, Sous d'humbles vêtements, la duchesse est assise Et coud. — Tout â l'amour qui les idéalise, Ils vivent là, cachés, loin du monde indiscret. Dans les enchantements sans fin de la forêt — La forêt, poésie et parfum de la terre ! C'est l'heure où, ramenant la paix et le mystère

Sous les bois que rougit l'automne commençant, Le soir mélancolique avec lenteur descend. Un pépiement d'oiseau, la chute d'une feuille, Seuls troublent le silence où l'âme se recueille. Les abois d'une chasse et les appels du cor Dans l'air pur et léger parfois vibrent encor, Et l'on entend là-bas, des coupes éloignées, Au poing des bûcherons résonner les cognées.

Or, pendant que Girart veille au feu de ses fours.

Dans l'étoffe soyeuse et le riche velours

Sa femme agilement fait marcher son aiguille.

En des genres divers son habileté brille *,

Des Dames de haut rang consultent son bon goût.

Et les travaux de choix lui viennent de partout.

Parfois, l'apercevant à travers la ramure, Maint damoiseau s'arrête à sa vue, et murmure : (( Elle est, par sa beauté, digne d'être à la cour ; Ses yeux profonds sont bleus et doux comme le jour; Mais pourquoi, pouvant faire une union princière, A-t-elle préféré devenir charbonnière "^ » Et quand, sur le satin aux exquises pâleurs. Ses fins doigts en brodant font éclore des fleurs. Les pauvres gens, les yeux fixes, la bouche bée, Disent émerveillés : « C'est bien sûr une fée ! »

Non, mais presque une sainte. — Epouse au cœur pareil, Femme plus dévouée et de meilleur conseil, Non, jamais il n'en fut, jamais il n'en dut être. Depuis cinq ans, Girart a pu la mieux connaître, .Et son culte pour elle avec le temps grandit. Lorsqu'il errait vaincu, traqué comme un bandit, Elle errait avec lui, fidèle à sa fortune, Partageant le pain noir, la misère commune, Sachant toujours trouver le mot, le mot si doux Qui calme la souffrance et relève l'époux. Et maintenant, c'est elle encor, la chère femme, Lorsque le proscrit sent la haine dans son âme Gronder aux souvenirs amers des anciens jours. Et trouve le travail et le soleil plus lourds ; C'est elle qui soutient la pauvre âme blessée : Avec des mots charmeurs où s'endort la pensée, Entourant de ses bras le cou de Roussillon, Cette douce colombe apaise ce lion !

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