‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 29 sur 66 · LE TOURNOI · texte numérisé non relu

LE TOURNOI

Liesse et grand émoi dans toute la contrée Des hérauts à cheval, à la riche livrée,

Par cités et chemins annoncent un tournoi ;

Il sera, dans Soissons, présidé par le roi.

Que du chaume au palais nobles et peuple entendent,

Et que, de tous pays, les chevaliers s'y rendent !

Ducs, comtes et barons en superbe appareil

Dédient à travers les hameaux en éveil,

Ei par les verts sentiers, sous le couvert des branches,

Chevauchant avec grâce au pas des mules blanches.

Les dames vont, dans tout l'éclat de leur beauté,

Le diadème au front, l'aumùnière au côté.

Et les seins rayonnants d'or et de pierreries.

Comme un bouquet de mai les routes sont fleuries ;

Il semble que le cœur se dilate, en entrant

Sous la jeune feuillée au parfum pénétrant,

Et qu'un frisson d'amour emplit la forêt verte !

Le charme, lentement, gagne Girart et Berthe,

Et dans leur âme chante un souvenir lointain. . .

O nature embaumée, ô radieux matin !

Vous aviez cet éclat et cette transparence

Le jour où tous les deux, parmi la cour de France,

Ils passaient rayonnants de jeunesse et d'orgueil.

Sans prévoir qu'ils étaient si proche de l'écueil !

La duchesse ne peut cacher au duc ses larmes,

Et Girart, frémissant encore au bruit des armes.

N'y tient plus, et voilà qu'ils s'en vont au tournoi. . .

C'est l'heure! Sous les yeux de la reine et du roi, Qu'entoure en flots pressés la fleur de la noblesse, Les jouteurs vont prouver leur force et leur adresse. Déjà six chevaliers ont vidé les arçons. Vaincus par un chef maure aux brutales façons, Dont le heaume bruni d'escarboucles flamboie. Il n'est point de baron qui sous ses coups ne ploie, Et faisant face à tous venants, jeunes ou vieux, Toujours le Sarrasin reste victorieux !

Serait-ce un enchanteur, ou le diable en personne ^ En vain le héraut crie et la trompette sonne, La fatigue a brisé le bras le plus puissant. Comme la lice est libre et que nul n'y descend. Il offre de combattre avec le roi lui-même — Le roi ! sanglant affront et minute suprême ! — Derrière sa ventaille, il rit avec dédain, Et pousse son cheval vers la reine. . .

Soudain, Brandissant à son poing une lance de frêne. Un homme gigantesque a bondi dans l'arène Qu'entourent, haletants, dix mille spectateurs.

— (( Arrière ! tu n'es pas au nombre des jouteurs, Dit le Maure irrité ; je suis prince, toi rustre.

Et je ne veux jouter qu'avec un sang illustre.

— Ma noblesse ? Avant peu, tu la reconnaîtras A la vigueur des coups que portera mon bras !

Refuser le combat, c'est avouer qu'on tremble !

— N'ai-je pas défié tous les barons ensemble î^

— Oui, mais la peur te prend de lutter contre moi.

— Tu n'es point chevalier !

— Je l'étais avant toi !

— Tu n'as pas dit ton nom !

— Qu'importe ! étant de France, Je viens d'un étranger châtier l'insolence ! . . . »

Sur un geste du roi, le tournoi reste ouvert. Girart coiffe le heaume et revêt le haubert ; Cependant, tour à tour on s'étonne et l'on doute, Mais, dès qu'il est en selle, armé, prêt à la joute, Charles et ses vassaux l'ont vite reconnu. Placés lun devant l'autre, au signal convenu. Les jouteurs au galop ensemble ont pris le large, Et chacun, se gardant, attend que l'autre charge. Emporté par l'ardeur qu'il sent en lui frémir, Lance au poing, front baissé, Girart fond sur l'émir : L'arme vole en éclats ! Au soleil les épées ! De coups retentissants les armures frappées Par les airs ébranlés sonnent avec fracas. Le païen est vaillant, son bras ne faiblit pas ; Mais le duc le harcèle : il rompt, volte ou s'avance ; Dans ce duel tragique, on dirait qu'il dépense La rage accumulée au sein des vils travaux.

Une sueur de sang inonde les chevaux ; Et, toujours acharné, le combat continue. Avant qu'il ait pris fin la nuit sera venue !

Si de bris et de coups le païen a sa part.

Plus d'une pièce manque aux armes de Girart,

Mais, tandis qu'à frapper sa vigueur se prodigue.

Son corps agile semble ignorer la fatigue ;

Il saigne cependant sous son heaume fendu !. . .

Le combat a repris, un moment suspendu.

Et les coups tombent dru comme grains dans un crible.

Enfin, le vaillant duc reçoit un choc terrible

Du païen qui s'épuise en efforts surhumains ;

Il recule, et levant son épée à deux mains.

Il abat d'un seul coup la tête sarrasine !

Alors, aux pieds du roi comme Girart s'incline, Charles, pâle de joie, et de remords touché. L'embrasse, — et devant tous, il lui rend son duché !

l'échanson bu ROt 13 t

Page 1