‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 33 sur 66 · LA RANÇON DU LÉPREUX · texte numérisé non relu

LA RANÇON DU LÉPREUX

Or, écoutez, seigneurs ; écoutez, nobles dames, Un chant que le jongleur fit pour toucher vos âmes, Et dites si depuis Euryale et Nisus Le monde vit jamais des amis s'aimer plus.

C'étaient deux chevaliers frères par le courage.

Et tellement pareils de cœur et de visage

Que leurs mères, souvent, les confondaient entre eux.

Ayant risqué cent fois leurs jours aventureux.

Tous deux s'étaient juré — ce temps est loin du nôtre! — De toujours et partout se secourir l'un l'autre.

Amile remplissait une charge à la cour ;

Amis, comte de Blaye, heureux d'un pur amour,

Avait pris devant Dieu Lubias pour compagne.

Or, la belle Élissent, fille de Charlemagne,

Pour Amile aux doux yeux s'éprit éperdument

Et, non moins épris qu'elle, il devint son amant.

Mais x\rdré, le duc fourbe aux sourires aimables.

Un jour, à l'empereur dénonce les coupables.

Et demain, comme lui, d'autres témoigneront !

L'empereur en silence a pâli sous l'affront ;

Un terrible courroux en son âme s'amasse.

Et la preuve du crime, il faut qu'Ardre la fasse !

Provoqué par celui dont l'honneur est en jeu,

Il accepte en champ clos le Jugement de Dieu.

Mais de garant qui veuille épouser sa querelle,

Amile en cherche en vain... O minute cruelle !

Rester la rage au cœur et l'épée au fourreau !

Charlemagne a crié : « Qu'on le livre au bourreau ! »

Toutefois, en voyant pleurer l'impératrice

11 daigne, de huit jours, retarder le supplice.

Et le condamné vole auprès de son ami.

Encor hanté d'un rêve auquel il a frémi

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Et qui lui montre Amile accourant en détresse, Amis lui-même accourt, fidèle à sa promesse. Il le trouve en chemin et, tombant dans ses bras. Il apprend en deux mots son terrible embarras ; Le Jugement de Dieu, c'est la mort ! Non qu'il tremble, Mais c'est le déshonneur et la mort tout ensemble ! — (( Non, lui répond Amis, non, ce ne sera pas ! Des garants, j'en aurai. Va, rejoins Lubias, Sans lui dire surtout quel danger nous menace ; Moi, qui suis innocent, je vais prendre ta place. »

Le délai de retour est à peine expiré Qu'Amis arrive... Il entre en lice et tue Ardre, Qui tombe transpercé d'un maître coup de lance, Et Charles, proclamant alors son innocence. Ordonne que sa fille épouse le vainqueur. Bien qu'il ait à jamais déjà lié son cœur, Amis se tait, craignant de trahir la méprise, Et mène sur le champ Elissent à l'église. Il va jusqu'à l'autel, il fait un faux serment. . . Un tel crime s'expie, et par quel châtiment !

Amis repart. Bientôt, la lèpre dévorante

A fait de tout son corps un objet d'épouvante.

Sa femme avec horreur le fuit. — (( De ce lépreux,

Prêtre, délivrez-moi, dit-elle, je le veux ! »

Invoquant la pitié, l'évêque en vain résiste ;

De plus en plus pressante, implacable, elle insiste,

Et, gagné par son or, le peuple menaçant

Le contraint d'obéir. — Hier encor si puissant,

Le pauvre comte Amis est chassé de sa ville.

Comme un être maudit ; insolente et servile,

La foule, en s'écartant, hors des murs le conduit,

Pour l'enfermer vivant dans un triste réduit ;

C'est là qu'il doit languir en proie au mal immonde,

(( Séparé )) de sa femme et du reste du monde,

N'ayant plus ici-bas que son fils pour appui, —

Un enfant, qui proteste et qui pleure avec lui.

Depuis huit ans. Amis porte ainsi sa misère. Tendre époux d'Élissent, /\mile est deux fois père. Mais par instants son cœur se serre de pitié, Quand il songe à l'ami qui s'est sacrifié En prenant, innocent, la place du coupable. Et que tout proche d'eux tant d'infortune accable ! C'est à ce dévouement trop magnanime, hélas ! Qu'ils doivent tous les deux leur bonheur ici-bas ; Et pendant que leur vie, égoïste et tranquille, S'écoule, il attend, lui, que le secoure Amile.

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