LA RANÇON DU LÉPREUX I4I
Le secourir ! Comment chasser ce mal hideux Qui le mine et le rongea . . Or, voici que tous deux Ont un songe pareil : (( L'heure est entin venue ! Amile a deux enfante, que lui-même il les tue Et, lavé de leur sang, le lôpreux guérira !. . . ))
Non, c'est un songe horrible ! à l'aube il s'enfuira. . .
Et soudain le réveil a rassuré le père.
Amis aussi, pourtant, eut un songe naguère ;
Il y crut, et sauva son ami de la mort. . .
La vision revient dès qu'Amile s'endort.
Obsédante, implacable. . . et, la terreur dans l'âme,
Jour et nuit, pour pleurer, le père fuit sa femme.
Un père ! En est-il un d'assez dénaturé
Pour égorger l'enfant par lui-même engendré ^
Ah ! plutôt mille fois il donnerait sa vie !
Mais non ; l'ordre est formel : (( Il faut qu'il sacrifie
Ses fils, car il peut seul délivrer aujourd'hui
Celui qui sans regret s'est dévoué pour lui.
Ne lui jura-t-il pas qu'en toute circonstance
Il saurait, corps et biens, lui prêter assistance ? »
— Pour éprouver la foi d'Abraham, Dieu jadis A pu lui commander d'immoler son seul fils ; Mais il n'exigea point un pareil sacrifice,
Car sa miséricorde égale sa justice. . .
— (( Abraham devant Dieu fut sans fautes, mais toi,
Fornicateur, menteur, sacrilège et sans foi, Crois-tu donc vivre ainsi, crie une voix intime. Et pouvoir éviter la peine de ton crime ?. . . )) Contre l'appel fatal Amile se débat.
— (( Lâche, expie à ton tour ; tiens ton serment, ingrat ! Amis compte sur toi, reprend la voix terrible ;
Il sait qu'il n'est sans toi de guérison possible,
Mais trop noble est son cœur pour jamais demander
Ce que spontanément tu lui dois accorder.
Pour toi, depuis huit ans, la vie a tous les charmes ;
Depuis huit ans il pleure et nul ne voit ses larmes ;
Mais il préférerait — car il est père aussi ! —
Être encor ta rançon, rester à ta merci.
Plutôt que d'attenter à ton bonheur fragile. . . »
Une invincible force entraîne, emporte Amile ;
Il s'en va, comme en rêve ; il entre chancelant
Dans la chambre où blottis au fond du berceau blanc
Les deux blonds chérubins, les lèvres demi-closes,
Dorment en souriant, vermeils comme des roses. . .
Ah ! s'ils doivent mourir, qu'ils passent, sans réveil,
Du doux rêve qu'ils font à l'éternel sommeil !
Mais voici que leurs yeux s'ouvrent ; leur regard tendre
Sourit au malheureux qui cherche à s'en défendre,
Et pleure et les embrasse avec des transports fous !
— (( Père, qui vous afflige et pourquoi pleurez-vous ?
LA RANÇON DU LÉPREUX t43
— 11 faut nous séparer, le bon Dieu vous réclame, Et vous devez mourir pour le rachat d'une âme.
— Qu'est-ce donc que mourir^
— C'est s'en aller aux Cieux !
— Et comment irons-n'ous ^
— Rien qu'en fermant les yeux.
— Mais, avant de partir, verrons-nous notre mère ?
— - Presque aussitôt que vous nous quitterons la terre. Et tous deux nous irons vous rejoindre là-Haut !
— Alors, nous sommes prêts, père, puisqu'il le faut ; Mais encore un baiser, et ce dernier pour Elle. . . ))
Et comme les oiseaux se couvrent de leur aile.
Sur leurs yeux de pervenche ils ont posé leurs doigts . . .
S'affermissant le cœur par un signe de croix,
Amile a soulevé la reine des épées
Et roule défaillant près des têtes coupées ! . . .
Le lépreux le reçoit en jetant un grand cri ;
Par le sang innocent il est soudain guéri
Et mêle ses sanglots à ceux de sa victime.
Cependant, on connaît bientôt l'horrible crime ;
Partout avec stupeur on va le répétant.
Elissent affolée accourt, se lamentant
A travers le palais. Près de franchir la porte,
P>lle contient son cœur, elle croit tomber morte Et n'ose ouvrir les yeux. . . .
O prodige nouveau ! Ses deux fils souriants jouaient dans leur berceau !
Le digne fils du duc Ainieri de Narbonne, De celui qui devant Charleniagne en personne, Au temps où la framboise embaume le verger, Prit la ville que nul ne voulait assiéger, Guillaume Fièrebrace aujourd'hui se marie. Et Rome, délivrée, est joyeuse et fleurie !
Poussé par Dieu, le comte y vint juste au moment Où le chef de l'Eglise était en grand tourment : Galafre, émir d'Afrique, à la race infidèle Veut soumettre le pape et la \'illc éternelle ;
Leur défenseur, le duc Gaiffer, est prisonnier, Et le mécréant vient, par ce défi dernier, Dans Rome consternée outrager le Saint-Père : (( 11 est une façon de terminer la guerre : Choisis un champion parmi les chefs chrétiens. Et si ce guerrier-là peut vaincre l'un des miens. Je te rends les captifs et t'abandonne Rome. »
C'est à ce moment-là que le comte Guillaume Arrive, accompagné de ses onze neveux.
— (( Laissez-moi tout l'honneur, leur dit-il, je le veux ! Quant à toi, fils d'enfer, va-t-en dire à ton maître Que je serai, céans, charmé de le connaître,
Et qu'un de nous deux mort, d'autres après viendront. »
En silence Galafre a dévoré l'affront.
Et pour plus sûrement châtier tant d'audace.
C'est le géant Corsolt qu'il envoie à sa place.
Corsolt, bardé de fer, a sept pieds et demi !
A son aspect, chacun en son cœur a frémi.
Pour soutenir le choc et garder l'avantage,
Il devra besogner, le comte au fier visage !
Guillaume invoque Dieu, tourné vers l'Orient.
— «A qui donc parles-tu ^ lui dit l'autre en riant. As-tu recours peut-être à quelque sortilège,
Et de mes coups mortels crois-tu qu'il te protège ?
— Je parle au Dieu de gloire, au Dieu de majesté, Pour que son bras m'assiste et que tu sois maté.
— Ton Dieu ? Je le méprise. Il foudroya mon père, Puis regagna le Ciel suivi de son tonnerre, Sachant bien qu'on ne peut là-haut l'aller chercher, Mais d'écraser les siens il n'a pu m'empêcher. Toi-même, essaie un peu, moucheron; prends le large, Concentre ta vigueur et frappe sur ma targe,
En invoquant tes saints, ta madone et ton Dieu, Tu ne me feras pas remuer plus qu'un pieu. . . » Il n'a pas achevé, qu'un maître coup de lance A fait dans son gosier rentrer son insolence Et voler la moitié de sa targe à vingt pas.
— (( Aie ! par Mahomet, dit le païen tout bas, 11 est bien fou celui qui petit homme raille Avant que d'avoir vu comme il entre en bataille ! )) Un trait aigu, lancé d'un violent effort.
Siffle. . . S'il eût atteint le comte, il était mort ! Corsolt tire l'épée, il bondit, et Guillaume Sent le fer entamer son nez avec son heaume.
— (( Désormais tu seras bien marqué, vil chrétien ! )) Rugit le mécréant.
Alors, — écoutez bien Ce qu'il advint, seigneurs, et dites quelle audace A jamais égalé celle de F'ièrebrace, — Guillaume jette au loin son heaume et son écu.
Et pendant que Corsolt, qui croit l'avoir vaincu, Se penche, des deux mains, par un coup formidable. Il tranche net la tête au champion du diable ! Ses neveux accourant émus : (( En ce jour-ci, Leur répond-il, mon nez s'est un peu raccourci, Mais, d'un autre côté, mon nom s'allonge, en somme, Et pour me distinguer, en souvenir de Rome, On me surnommera le Marquis au court nez !
— Allez, dit Guihelin, parmi les mieux tournés Beaucoup seraient encor tiers d'être à votre image.
— Or ça, reprend le comte, achevons notre ouvrage. »
Sachant Corsolt vaincu, Galafre s'est enfui,
Mais on a vite fait de s'emparer de lui ;
Et Gaiffer délivré retrouve sa famille.
Il embrasse le comte, et lui montrant sa iille,
Frêle et charmante comme une fleur d'églantier :
(( Voulez-vous, lui dit-il, être mon héritier^ ))
Guillaume n'en a pas entendu davantage,
Et dès qu'il aperçoit l'enfant au pur visage,
Dont le chaste regard est plus doux qu'un rayon.
L'amour s'est emparé de ce cœur de lion ;
Car Dieu sait tout unir par d'invisibles chaînes.
Et la grâce des lys à la force des chênes.
Et la vierge candide au héros glorieux.
Pour la fête de l'âme et la fête des veux
Mpleur de beauté vaut bien fleur de chevalerie, I Et c'est pourquoi le comte aujourd'hui se marie. \ Le rude batailleur, le champion de Dieu, Va donc, à son foyer, se reposer un peu !
Gais carillons, sonnez ! et toi, jongleur, apprête Ta meilleure chanson pour ce grand jour de fête. Et chante le bonheur, car le bonheur est court.
Sur les pas du cortège à flots le peuple accourt
En s'exclamant sans tin de joie et de surprise.
\'oici le noble comte et la belle promise ;
La basilique s'ouvre en les voyant venir
Et le pape lui-même est là, pour les unir.
Lorsque, sur des chevaux haletants, blancs d'écume,
Des messagers de Erance, — on le voit au costume, —
Arrivent ; et fendant cette foule en émoi.
Ils abordent ainsi Guillaume, au nom du roi :
(( Charlemagne n'est plus, et de son héritage
Des traîtres en secret complotent le partage ;
Son tils, trop faible, hélas ! implore votre appui,
Et le moindre retard peut tout perdre avec lui. »
La terrible nouvelle a fait pâlir le comte, I Un sanglot brusquement à la gorge lui monte : Quoi ! se quitter, partir sans attendre à demain î*
S'arracher au bonheur quand on l'a sous la main, Abandonner ainsi tant d'amour, tant de charmes ^ Avec des yeux chargés de tendresse et de larmes Il regarde l'enfant qu'il peut ne plus revoir, 11 songe à l'empereur dont il est tout l'espoir Et qui de son épée attend la délivrance. . .
Et, sautant à cheval, il repart pour la France !