‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 37 sur 66 · LE PAS D'ARMES D'AIOL · texte numérisé non relu

LE PAS D'ARMES D'AIOL

Parmi les quolibets d'une foule incivile,

Un chevalier, d'étrange aspect, entrait en ville.

— (( D'où vient ce fer-vêtu^ — Demande-lui son nom.

— Quel morceau de haubert ! La commère Aganon, La femme du boucher, a le ventre moins large,

Et l'on pendrait un bœuf à l'anneau de sa targe !

— Hé ! chevalier, qui donc a forgé votre écu ? Est-ce au roi sarrazin que vous avez vaincu. Qu'appartenait le heaume encadrant votre tête ?

■ — Votre coursier eut tort de quitter la charrette, Mais un bon corroyeur loge à deux pas d'ici !

— Vous faites vilenie en me gabant ainsi, Dit Aiol étonné ; pauvreté n'est pas vice,

Et je viens prés du roi demander du service.

— Au cordonnier Pierron adressez-vous plutôt, Il vous enseignera le métier qu'il vous faut ! )) Ah ! quelle envie Aiol avait de les pourfendre! Mais, généreux, il feint de ne pas les entendre.

— (( Sire, la Table ronde a dû jadis vous voir ; Votre cheval fut blanc avant que d'être noir, Et sûrement Artus l'eut dans ses écuries !

— Restez donc avec nous jusqu'à Pâques fleuries Et vous pourrez alors nous donner un tournoi !

— Je veux bien, dit Aiol, mais place ! laissez-moi Continuer ma route. — Allez, sire, et Dieu daigne Bénir le tavernier dont vous serez l'enseigne ! . . . ))

C'est ainsi que raillaient ribauds et mécréants Le fils du comte Elie aux portes d'Orléans. Un lâche courtisan, à langue de vipère, Auprès du roi Louis avait perdu son père, Qui depuis vivait pauvre, exilé de la cour. L'enfant s'était juré de le venger un jour. Dans la lande cendrée, uniformément grise, Où le pin résineux parfume l'acre brise,

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Son corps souple et nerveux, qu'animait un yrand cœur,

Avait puisé la grâce et la mâle vigueur ;

Et sa libre jeunesse, il l'avait occupée

A monter à cheval, à manier l'épée,

Et son adresse à l'arc était telle, qu'Aiol

Traversait d'un trait sûr un roitelet au vol !

Il décroche, un matin, l'armure de son père.

Pour aller vers le roi Louis, dont il espère

Aide et protection — et justice plus tard.

La mère toute en pleurs s'oppose à ce départ :

(( S'en aller jeune et seul, et si loin, c'est folie ! ))

Mais la fierté tressaille au cœur du comte Elle :

— (( Prends mes armes, dit-il, et sache t'en servir.

La vie est un chemin parfois rude à gravir,

Mais quand on garde au cœur l'honneur et le courage,

On arrive toujours, et Dieu vous apanage.

A la cour tu seras pauvre, mais entre tous

Sou\ iens-toi que pas un n'est plus noble que nous,

Et qu'avant mon exil immérité, naguère

Je marchais près du roi cjuand il allait en guerre.

Sois brave, sans jamais en tirer vanité ;

Par la force, l'adresse et l'intrépidité.

C'est au combat qu'on juge un homme.

— Ainsi ferai-je, Répond le damoiseau.

— Pour que Dieu te protège, Protège l'orphelin, la veuve et le vieillard ; Chacun, petit ou grand, a droit au même égard ; Et respecte le pauvre, étant pauvre toi-même. Tu prendras Marchegai, mon bon cheval. Je l'aime Comme un vieux compagnon de gloire ; tous les deux Nous avons affronté bien des chocs hasardeux ; Et pour qu'il fasse encor plus d'une lieue à l'heure Pas même n'est besoin que l'éperon l'effleure. Il n'eut point son pareil dans le combat. Voici Ma lance, elle est tordue, et mon heaume a noirci ; L'épée et le haubert, jadis, étaient splendides ; Mais va, fils, ne crains rien, ils sont encor solides. Tes débuts seront durs ; voici tout mon trésor. Que j'ai mis de côté pour toi : quatre sous d'or ! . . . )) Non ! la mère, elle aussi, fit des économies ! Avec un long baiser de ses lèvres blémies, Et ses yeux tendrement au fond des siens plongeant. Elle offre à son cher fils trois piécettes d'argent, Prévoyante réserve et relique dernière Que pour les mauvais jours gardait son aumônière ! Et son père aussitôt l'ayant fait chevalier, Aiol se met en route.

O l'aspect singulier !

Si d'un noble idéal il a l'âme grisée, Son pauvre équipement soulève la risée.

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