LE PAS D ARMES D AIOL I
Les rênes, qu'il usa, trop courtes se trouvant. Le brave Marchegai s'en va le nez au vent.. . l\'l un cerf aux abois que poursuit une meute ! Aussi, comme la foule autour d'Aiol s'ameute ! 11 entend, avec un dépit mal contenu, Chevaliers et bourgeois rire de l'inconnu ; Les dames pour le voir se mettent aux fenêtres Et la joie a mêlé les valets et les maîtres. Cependant sa réplique est pleine de saveur, Et son air avenant dispose en sa faveur.
Voyant son embarras et toute apitoyée,
Gisèle aux blonds cheveux, par sa mère envoyée.
Vers lui s'avance alors. Elle a dix-huit printemps;
Milon d'Aiglin, son père, est mort depuis sept ans.
Et, son deuil maternel s'éclairant d'un sourire,
La comtesse à la cour commence à la produire.
De plus belle il n'est point, de plus riche non plus.
Ils ont courtoisement échangé des saluts.
Et comme un pèlerin guidé par son bon ange,
11 la suit à travers la foule qui se range.
Dès qu'il se fut nommé, la comtesse eut un cri :
« Mais nous sommes parents ! Le comte mon mari,
Paix à son âme ! était frère de votre mère.
— Vive Dieu ! fait Aiol, la rencontre m'est chère.
Mon père m'avait dit : « Mon fils, informe-toi
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« S'il est de nos parents au service du roi.
(( La veuve de Milon est-elle de ce monde ?
(( Elle avait, tu le sais, une fillette blonde,
(( La petite Gisèle, avec qui bien souvent
« Tu jouas à la cour, étant toi-même enfant.
(( Hélas ! depuis dix ans que l'exil nous sépare,
(( Qui sait ce qu'il advint ?■ Le bonheur est si rare ! »
Voilà ce qu'au départ mon père m'avait dit.
Mais en dix ans, cousine, on change et l'on grandit !
— En ce temps-là, mon front touchait presque le vôtre Et le même cheval nous portait l'un et l'autre.
— Oui : Marchegai ! Je me souviens ! Et que de fois Je dénichai pour vous des oiseaux dans les bois !
— Un matin, dans son nid de mousse à forme étrange. Nous avions, en tremblant, surpris une mésange,
Et moi je la tenais tiède encore en ma main. Quand ses petits yeux noirs se fermèrent soudain, Et sa tête au col bleu pendait, inanimée. . . La croyant morte alors, j'ouvris ma main fermée, Mais brusquement l'oiseau s'envola vers les bois, Nous laissant là plantés, bouche bée et tout cois. . . »
Ainsi, sous le regard de la mère attendrie. Se déroulait sans fin la douce causerie. Et le bon chevalier ainsi de jour en jour Attendait le moment de paraître à la cour.
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Tout à coup, par la ville éclate la nouvelle Que le comte de Bourge, envers le roi rebelle, Marche sur Orléans. Trois de ses champions Vainement ont crié leurs provocations ; Le roi Louis, qui veut les laisser se morfondre, A fait à ses barons défense de répondre.
— (( Moi qui suis, dit Aiol, indépendant du roi, J'accepte le défi !» — Sa tante avec effroi
Se récrie : « Affronter une pareille épreuve ! Si du moins vous aviez une armure plus neuve !
— Ma force, reprend-il, n'éclatera que mieux. )) Gisèle ne dit rien, pâle, et baisse les yeux ; Elle tremble, elle aussi, d'une telle aventure, Mais au fond de son âme, où s'ouvre une blessure. Elle désire voir grandir le chevalier
Que le peuple moqueur se plaisait à railler.
Et bravement : (( Allez, dit-elle, à ce pas d'armes. »
Elle sourit et sort, — mais il a vu ses larmes.
Et c'est comme un rayon qui lui descend au cœur.
Maintenant, il est sûr de revenir vainqueur !
Aiol est à cheval, la populace vile
L'escorte bruyamment aux portes de lu ville ;
Et les trois chevaliers, apercevant Aiol,
Se disent : « Allons-nous jouter contre ce fol ^ ))
Aiol jette son gant au premier qui s'avance ;
Tous deux prennent du champ et le combat commence.
Au second choc, le fer sur l'armure a sonné
Et l'un des champions roule désarçonné. . .
Mais ce n'est pas Aiol ! Et la foule en liesse,
Que du haut des remparts le spectacle intéresse,
Rit de cette victoire imprévue, en disant
Que parfois le hasard se montre complaisant.
Mais Aiol au galop, superbe, droit en selle,
Revient, et Marchegai fait des bonds de gazelle.
Le second chevalier le toise avec dédain :
Il va, lui, sur le pré coucher ce paladin ;
Et fougueux, dans la lice à son tour il s'élance.
Crac ! il voit en éclats soudain voler sa lance
Et sent l'acier pointu déchirer son haubert.
— (( Choisis pour la prochaine un bois un peu plus vert. Crie Aiol, et voyons ce que vaut ton épée !
— Au sang d'un ennemi je l'ai vingt fois trempée, Répond l'autre, et tu vas en connaître le poids. » Le coup a fait fléchir Aiol sous son harnois
Et, deux pouces plus bas, il le pouvait occire !
La foule, haletante, avait cessé de rire.
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()uand son regard perçant la surprend en défaut, Avez-vous quelquefois vu fondre le gerfaut Sur la tremblante proie à sa Vigueur promise ; Ou le roi du désert, lorsque sa faim s'aiguise, Bondir sur le taureau dont la chair a frémi ? Tel, intrépide, Aiol fond sur son ennemi Et l'abat expirant sur l'arène sanglante.
Le troisième, un géant, à son tour se présente.
— (( Toi, dit Aiol, ton heaume est assez de mon goût; A son brillant métal j'en devine le coût,
Aussi vais-je avec lui compléter mon armure.
— Ce n'est pas sans besoin, car elle est un peu mûre ! » Riposte le géant. Il n'a pas achevé,
Qu'un maître coup de lance, en plein cœur arrivé. L'abat de son cheval.
PZst-ce tout ? Pas encore.
Le sol a retenti sous un galop sonore. . . C'est le comte de Bourge !
(( Ah ! fait le chevalier.
Que le Ciel nous assiste ! En ce coup de collier, Marchegai, puisses-tu \ oir ta force renaître ! » Comme s'il eût compris le désir de son maître. Le brave destrier hennit joyeusement.
Et voulant du combat brusquer le dénouement, Il s'élance, cabré, sur le comte en personne.
Si foudroyant, que net son choc le désarçonne !
— (( Occis-le, crie en chœur la foule, venge-toi !
— Non, dit Aiol, qu'il jure obéissance au roi Et qu'ici-même, en gage, il rende son épée... Et maintenant, rentrons. Après cette équipée. J'ai hâte de bailler l'avoine à mon cheval. »
Un peuple entier l'escorte, — ô retour triomphal ! Et voulant devant tous reconnaître son zèle, Le roi le fit baron et lui donna Gisèle !
IL NE FAUT TENTER DIEU l6^