IL NE FAUT TENTER DIEU
« Il ne faut tenter Dieu, » le proverbe dit vrai. Ecoutez la Chanson de Raoul de Cambrai.
Raoul est comte, mais s'il lui plaisait de mettre La couronne ducale à son cimier d'ancêtre, Qui donc s'opposerait à ce droit du plus fort ^ Précisément, Herbert de Vermandois est mort ; Or, il ne convient pas, vraiment, que l'on partage Entre ses quatre fils un si bel héritage ; C'est pourquoi, lui Raoul, il se l'adjugera, Et s'ils n'acceptent pas le prix qu'il offrira,
l66 CHANSONS DE GESTE
Que les intéressés décampent au plus vite ! En apprenant le coup d'audace qu'il médite, Dernier, fils de l'un d'eux, l'est venu supplier : (( Messire, vous m'avez nourri, fait chevalier. Et je vous suis lié par la reconnaissance ; Mais épargnez aux miens cette mortelle offense ; Ce que vous méditez est par Dieu défendu.
— Pas de sermon, Dernier, car c'est du temps perdu ! Je ne te savais point diseur de patenôtres ;
Si la chaîne te pèse, eh ! va te joindre aux autres ! »
Le jeune homme est parti, sombre, le cœur serré. Déjà l'envahisseur en campagne est entré Avec les appétits d'une bête de proie ; P^t le paysan fuit et la grange flamboie, Elt la guerre sinistre, à l'œil épouvanté. Promène par les bourgs son spectre ensanglanté. Implacable, cédant au diable qui le tente. Au moutier d'Origny Raoul dresse sa tente.
— (( Au porche de l'église attachez vos chevaux, Sur le crucifix d'or perchez mes deux gerfauts, Crie-t-il en proférant un horrible blasphème, Et faites pour la nuit mon lit sur l'autel même ! De mon passage il faut laisser tel souvenir Qu'il remplisse les chants des jongleurs à venir. En ce Vendredi-Saint, où, raconte l'Église,