‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 40 sur 66 · IL NE FAUT TENTER DIEU · texte numérisé non relu

IL NE FAUT TENTER DIEU

Le Christ pour les pécheurs sur la croix agonise,

Laissons la pénitence aux faibles de raison ;

Servez-moi paons rôtis et grasse venaison,

Pillez la basse-cour et défoncez les tonnes,

Et puis, comme bouquet, nous grillerons les nonnes ! ))

Ses hommes n'osent pas suivre ce réprouvé,

Mais deux têtes soudain roulant sur le pavé

Montrent quel sort attend quiconque lui résiste.

Tel un tigre qui suit sa victime à la piste,

La meute sacrilège a souillé le saint lieu.

Et, troupeau moissonné sous le regard de Dieu,

Les vierges au blanc voile, hélas ! gisent à terre

Comme des lys brisés jonchant le sanctuaire.

Et vers le Ciel muet — ô Dieu, Dieu tout-puissant ! —

La flamme tourbillonne et monte en mugissant. . .

Puis, pour s'abattre ailleurs, la Mort ouvre ses ailes.

Cependant, entourés de leurs vassaux fidèles. Les fils du duc Herbert s'avancent. — Le lointain Est transparent et clair au réveil du matin, Et, pour décor ayant le calme paysage, Dans la plaine, là-bas, la bataille s'engage. La Mort fauche. Les coups succèdent aux défis. Ernaud, comte de Douai, voit tomber ses deux fils. Et hurlant de douleur, affamé de vengeance,

l68 CHANSONS DE GESTE

Il provoque Raoul et charge à fond. Sa lance

A la hauteur du sein démaille le haubert,

Et l'étoffe jaillit de l'acier entrouvert.

Mais il a présumé de lui, le pauvre père !

11 ne tient pas longtemps contre un tel adversaire.

Déconfit, accablé de coups, mort à moitié,

11 fuit à travers champs, criant : « Pitié ! pitié !

Puisque mes fils sont morts, prenez mon patrimoine,

Mais laissez-moi la vie et je me ferai moine.

Je prierai Dieu pour vous !

— Non, non, tu vas mourir, Sans espoir qu'un des tiens vienne te secourir Ou qu'une âme s'émeuve à ton cri d'agonie. Quant à ton Dieu, s'il est là-haut, je le renie !

— Alors, répond Ernaud, frappe ; Dieu t'a jugé : Je ne t'estime pas plus qu'un chien enragé,

Et si nul ne m'assiste à cet instant suprême. L'herbe me soit en aide, et la terre elle-même !

— Herbe, terre, ni Dieu, ni saints du Paradis Ne pourront te sauver, c'est moi qui te le dis !

— Tu mens, blasphémateur, et ton heure est venue ! )) Crie une voix terrible et qu'il a reconnue.

C'est Dernier !

— (( D'où viens-tu ^

— D'Origny tout en feu, Où tu brûlas ma mère et profanas son Dieu,

Page 1