‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 53 sur 66 · LE RETOUR D ISEULT · texte numérisé non relu

LE RETOUR D ISEULT

Au bord de rhorizon elle apparaît enfin, KUe approche, elle accourt, voile blanche tendue ! Mais, hélas ! au moment où la terre est en vue, La mer s'entle et le vent se déchaîne soudain.

La nef roule, perdue au sein de la tourmente; Cinq jours, cinq nuits durant, le flot n'est point calmé ; N'espérant jamais plus revoir son bien-aimé, Iseult se tord les bras, gémit et se lamente.

Tout à coup, l'ouragan s'apaise. Nul zéphyr, Pas un souffle dans l'air : calme plat et mer d'huile ! Malgré tous les efforts, la nef reste immobile. Et, d'angoisse brisée, Iseult se sent mourir.

« Quel malheur est le mien ! En vain Tristan m'appelle,

Je n'arriverai point ; le Ciel ne le veut pas ;

Et lorsque je venais l'arracher au trépas,

11 fermera les yeux me crovant infidèle !. . . »

Pourtant l'air a fraîchi, le \ent souffle à nouveau, Et bientôt la nef cingle, ouvrant sa voile blanche ; L'autre Iseult, qui la guette et qui \eut sa revanche, Sent l'amour et la haine affoler son cerveau ;

Elle entre chez Tristan en s'écriant : « Victoire ! Votre barque, seigneur, arrive à plein essor ! — Quelle voile a son mât ^ — Elle est lointaine encor, Mais, tendue au soleil, sa voile est toute noire ! »

Tristan a rendu l'âme en jetant un grand cri. Iseult débarque enfin, — si belle, qu'on l'escorte ; Elle entre, voit Tristan, et sur lui tombe morte. Que Dieu pardonne à ceux qui s'aimèrent ainsi !

LE SAINT-GRAL 207

LE SAINT-GRAL

Au cœur de la forêt solitaire et profonde,

Loin des yeux, des rumeurs et des plaisirs du monde,

Pleurant deux de ses fils et le duc son époux.

Dont les tournois encor se redisent les coups,

La veuve, en son manoir qu'un triple mur embrasse

Vit seule, avec l'enfant dernier né de sa race.

Afin de conserver son unique trésor.

Cet enfant dont l'esprit déjà prend son essor.

Elle défend qu'on lui parle chevalerie,

Aventures, tournois ; et sa voix attendrie

Lui dit : (( Prisez l'honneur et Dieu par dessus tout,

Mon tils ; le bien qu'on fait du péché nous absout,

Et la vertu de l'âme éclate dans l'épreuve.

Défendez, protégez l'orphelin et la veuve ;

Assistez l'infortune, et que jamais en vain

Le pauvre à vous ne crie ou ne tende la main.

Le monde, hélas ! est plein de méchants et de lâches ;

L'homme est voué parfois aux plus terribles tâches,

Mais quand la pureté, la foi soutient le cœur,

Il n'est point de péril dont on ne soit vainqueur ! »

Ainsi, depuis longtemps, pauvre mère imprudente,

La veuve cultivait cette nature ardente

Et versait dans cette âme au parfum virginal.

L'héroïsme, la foi, l'amour de l'idéal,

Et toutes les vertus qui font notre noblesse ;

Si bien que sa frayeur préparait sa détresse

Et que, tout aux élans qu'on tremblait d'éveiller,

Perceval était prêt pour être un chevalier.

Un jour, dans la forêt verdoyante et sonore Où le printemps sourit aux baisers de l'aurore, Le jeune homme tirait de l'arc sur des oiseaux. Quand il voit s'avancer sous les profonds arceaux Un guerrier vêtu d'or et d'acier ; droit en selle,

LE SAINT-GRAL 209

Son haubert resplendit et son heaume étincelle Avec deux yeux de braise à la hauteur des trous. Perceval le contemple, et tombant à genoux, Emerveillé devant cet appareil étrange, Il dit naïvement : « N'êtes-vous pas un ange î"

— Non, je suis chevalier et me rends au tournoi.

— Qu'est-ce qu'un chevalier ?

— Un soldat de la foi !

— Et ceci, qu'est-ce donc ?

— Mon épée et ma lance.

Pour frapper.

— Et ceci î*

— Mes armes de défense, Mon heaume, mon haubert, enfin mon bouclier.

— Oh ! dit l'enfant, je veux être aussi chevalier, Pour porter des habits éclatants de la sorte

Pvt combattre à cheval ! Mais vous et votre escorte, Si magnifiquement qui donc vous a vêtus ^ — • Mes armes, je les tiens du magnanime Artus, Le grand roi qu'en tout lieu la victoire accompagne.

— Où réside ce prince ?

— Il réside en Bretagne. »

Et, tandis que l'enfant songe, dans la forêt Le cortège brillant s'enfonce et disparaît. . .

2 10 cmansôns de g^ëstë

De retour au château, Perceval a sa mère

Raconte l'aventure et dit ce qu'il veut faire.

Elle pâlit et pleure, et l'étreint dans ses bras :

(( Beau fils, si vous m'aimez, vous ne partirez pas.

Quel malheur est le mien ! De lâches adversaires.

Par trahison, un jour, ont tué vos deux frères,

Et de chagrin, le duc votre père en est mort.

Vous seul êtes ma joie et mon seul réconfort ;

Vous séparer de moi, c'est presqu'un sacrilège !

Si vous m'abandonnez, mon fils, que deviendrai-je ? »

Mais lui, n'écoutant pas, reste silencieux Et, sentant bouillonner le sang des fiers aïeux Et palpiter son cœur à l'appel de la gloire : « Apprêtez-moi, dit-il, le manger et le boire. Sellez mon beau rouan de suite, et m'habillez, Que j'aille vers ce roi qui fait les chevaliers ! »

Arrivé chez Artus, aux épreuves d'usage Perceval est soumis ; mais cet apprentissage Dure peu — son adresse égalant son ardeur. Brave comme un héros, il en a la candeur,

LE SAINT-GRAL 21 I

Et bientôt il a pris place à la Table ronde,

Parmi les douze preux qui parcourent le monde

En quête du saint Gral, vase dont les parois

Gardent le sang du Christ mort pour nous sur la Croix.

Joseph d'Arimathie avait en Armorique

Autrefois apporté cette insigne relique,

Et quiconque en fera la conquête n'est sûr

D'en rester possesseur que s'il a le cœur pur.

Tandis que ses amis, l'âme ailleurs occupée, A d'amoureux exploits consacrent leur épée, Perceval s'abandonne à son rêve divin.

Pendant qu'un lion suit partout le fier Yvain, Que Lancelot est fou de la reine Guinèvre, Depuis qu'il a connu la douceur de sa lèvre En lisant le poème où l'art du vieux conteur Sut glisser un poison subtil et tentateur ; Et pendant que Tristan meurt pour Iseult la blonde Et que l'heureux Gauvain enlève Claremonde Sur le cheval magique inventé par Croppart, Perceval, aussi ferme, aussi pur qu'au départ. Poursuit en tous pays la conquête immortelle. Contre lui déchaîné, tout l'Enfer le harcèle : Monstres, géants, démons lui barrent le chemin ; Quand le nombre des coups a fatigué sa main Ou qu'un charme inconnu soudain la paralyse —

:2I2 dHANSÔNS DE GESTË

Tel un nuage sombre est chassé par la brise — Le chevalier se signe et la vision fuit. Le Diable, ne pouvant l'abattre, le séduit. Le voici transporté dans un lieu de délices ; La luxure et l'amour, de la beauté complices. Par les enlacements de leur art infernal Amollissent ce cœur sans tache, virginal, Et le mal, ce vautour, terrasse la colombe.... Rosefleur apparaît et Perceval succombe !

Mais soudain le remords dans son âme est entré ; Triste jusqu'à la mort, il a longtemps pleuré Et demandé pardon à Dieu de cette chute ; Puis il s'est relevé plus vaillant pour la lutte. En vain l'idéal fuit quand il se croit vainqueur, Un espoir indomptable exalte son grand cœur ! De nouveau le chemin se hérisse d'obstacles ; Mais, marchant avec lui, le Ciel fait des miracles, Et sa constance ayant vaincu l'Esprit du mal, Perceval peut enfin posséder le saint Gral.

LE SAINT-GRAL 213

Ainsi, mus par leur foi naïve et si profonde,

Xos aïeux pour le Christ allaient au bout du monde,

En quête d'un symbole, ou, soldats de la Croix,

Châtier l'Infidèle ennemi de ses droits ;

Et nous, leurs descendants déchus, chrétiens sceptiques,

Dont l'égoïsme fuit les tâches héroïques,

Ingrats envers le Christ qui nous fit ses élus.

Sensuels ou railleurs, nous n'osons même plus

Approcher de ce Dieu qui dans l'Eucharistie,

Mieux que dans le saint Gral venu d'Arimathie

De l'obstiné pécheur attendant le retour,

Veille, éternellement captif de son amour !

LA REINE GUINÈVRE

Adapté du roman en prose attribué sans raison à Gautier Map, et de Guinevere, l'une des Idylles du 'Roi, de Tennyson.

LA REINE GUINÈVRE

Guinèvre aux blonds cheveux, belle et pâle d'effroi,

Et Lancelot, fuyant la colère du roi.

Au galop des chevaux s'enfoncent dans la brume.

Tout à coup, devant eux, une vitre s'allume

Et les tours d'un couvent se dressent vers les cieux.

C'est là, dans ce refuge aux murs silencieux

Où l'âme recueillie et pure veirs Dieu monte.

C'est là que vient la reine ensevelir sa honte.

Vivre avec son remords, sans espoir de pardon.

En attendant la paix dans un tombeau sans nom,

2l8 ' CHANSONS DE GESTE

Pendant que Lancelot, glissant comme un fantôme, Pour lutter contre Artus regagne son royaume, Bénoïc, près la mer, dans la terre d'Arvor, Où sur le granit brun fleurit le genêt d'or.

Agravain et Mordred, associant leur haine,

Avaient juré de perdre et d'avilir la reine,

L'un parce qu'il était jaloux de Lancelot,

Et l'autre, — qui dans l'ombre a tramé le complot, —

Parce qu'il est félon et plus ingrat encore :

Oui, ce Mordred, qu'une âpre ambition dévore,

Du prince le meilleur neveu dénaturé,

Voudrait chasser du trône Artus déshonoré.

Un matin donc, pendant une chasse royale.

Comme un coup de tonnerre éclata le scandale.

(( Séparons-nous, cessons à jamais de nous voir ! »

Avait dit et redit Guinèvre, et sans espoir

Désormais, Lancelot, dont la raison chancelle,

Pour ce dernier adieu s'était rendu prés d'elle.

Agravain l'épiait, bête au regard subtil.

Et quand il fut entré : (( Nous le tenons, dit-il

Aux hommes qu'il avait postés en embuscade.

C'est à vous d'empêcher que le traître s'évade ! »

Et vers la chambre tous s'étant rués alors,

Pour enfoncer la porte unissent leurs efforts....

Guinèvre meurt d'effroi, Guinèvre est tout en larmes;

LA REINE GUINEVRE 219

Mais Lancelot, d'un bond, a ressaisi ses armes : (( Ah ! félons et couards, crie-t-il, attendez-moi, Je vous ouvre, et je vais vous donner un tournoi 1 )) Agravain veut franchir le seuil, un coup d'épée L'abat le crâne ouvert ! D'épouvante frappée, La bande a reculé. Lancelot cherche en vain Mordred, prêt à l'étendre à côté d' Agravain. Il charge encor ; deux, trois sont tombés à la suite. Et son bras invincible a mis le reste en fuite. Mais il sait que bientôt renaîtra le danger : Le roi va revenir qui voudra se venger ; Avant de regagner son pays, il doit mettre Guinèvre en sûreté, loin du courroux du maître, Et se sacrifier lui-même en la sauvant.

Voilà pourquoi la reine est là, dans ce couvent.

Après avoir couru par les bois et les landes

Où des oiseaux planaient les ailes toutes grandes.

Avec des cris plaintifs qui lui glaçaient le sang.

Elle s'en vint ici frapper, au jour naissant :

« O Sœurs, paisibles Sœurs, vers qui Dieu m'a conduite,

Sauvez-moi des brigands qui sont ù ma poursuite ;

11 vous importe peu de me connaître ou non ;

Le temps n'est pas venu de révéler mon nom. »

Son charme et sa beauté lui rendant tout facile,

Sans plus dire, les Sœurs lui donnèrent asile.

Et la reine vécut, seule, dans leur couvent. N'ayant qu'une novice auprès d'elle, une enfant Dont l'ingénu babil la sortait d'elle-même.

Un triste jour d'automne, où le ciel était blême

Et muette la terre où traînait un brouillard,

Guinèvre était assise et songeait, le regard

Immobile, perdu dans l'angoisse d'un rêve...

Et voilà qu'à ses yeux tout le passé se lève,

Depuis le jour fatal où parut à la cour

Celui dont la prouesse éveilla son amour.

Les compagnons d'Artus s'empressaient autour d'elle.

Et Lancelot pâlit en la voyant si belle.

En quête incessamment de guerre et de tournois,

11 fut vite, entre tous, fameux par ses exploits.

Guinèvre l'admirait et le laissait paraître.

Sans soupçonner, hélas ! que déjà tout son être

Brûlait du feu secret qui le rendait si fort.

Combien de fois, pour elle, il affronta la mort !

Lorsque Méléagant vainqueur, l'orgueil dans l'âme.

Accusait en public la reine d'être infâme.

Et. que tous se taisaient devant ce fier jouteur.

C'est lui qui pourfendit en champ clos l'imposteur.

Et prit pour ce haut fait place à la Table ronde.

Mais bientôt, dans leur cœur, attirante et profonde,

La passion grondait, et de leur idéal

LA REINE CtUINÈVRE 22 1

Tous deux, vaincus cnlin, dtichurent dans le mal.

Dorénavant servi par des âmes impures,

L'Ordre dégénéré courut les aventures

Et le roi vit sur lui fondre tous les malheurs.

p]t Guinèvre, ce soir, songe, les yeux en pleurs :

« Comme ils doivent, le peuple et le roi, me maudire ! ))

Or, la petite Sœur, devinant son martyre,

Lui dit : (( Ne pleurez pas, je ne suis qu'une enfant.

Mais de vous voir souffrir ainsi mon cœur se fend ;

Si d'autres ont fait mal, vous n'êtes point coupable,

Vous, madame, et le grand chagrin qui vous accable.

Je sens bien, malgré tout, qu'il est immérité,

Moi qui sais votre grâce et votre majesté.

Si vos chagrins sont grands, si vos peines cruelles,

Pour les mieux supporter, comparez-les à celles

Du roi notre seigneur, et vous verrez combien

Votre malheur est peu de chose auprès du sien,

Lui qui doit à la fois défendre sa couronne

Contre tant d'ennemis dont le flot l'environne

Et protéger, hélas ! contre la trahison.

Son bonheur menacé dans sa propre maison !

— Cette enfant me torture avec son bavardage, »

Pense la reine ; mais, découvrant son visage :

((.Ne puis-je donc aussi, dit-elle, comme vous

M'associer, ce soir, à la douleur de tous ^

— Oui, c'est une douleur indicible, madame, Pour nous femmes, surtout, que ce soit une femme Qui de la Table ronde ait rompu Tunion

Et plongé le royaume en désolation.

— Petite fille enclose en ces murs, loin du monde. Eh ! que sais-tu d'Artus et de la Table ronde î^

— Mais oui, je sais ! Mon père était parmi ses preux Et m'a dit les hauts faits réalisés par eux ;

11 a, voilà cinq ans, péri dans une joute. Mais vous, qui les avez aussi connus sans doute, Dites, des survivants fameux par tant d'exploits, D'Artus ou Lancelot, quel est le plus courtois ?

— La courtoisie était chez tous les deux la même, Et nul autre ne porte à ce degré suprême

Cette noble vertu, fille d'un cœur loyal !

— Oh ! Lancelot du roi ne peut être l'égal Si c'est la loyauté qui fait la courtoisie ; Lui qu'Artus avait mis à la place choisie. Il trahit l'amitié de son maître et seigneur

Et se conduit, dit-on, comme un larron d'honneur ! »

La reine se redresse, et son visage pâle

S'empourpre de colère : « Assez d'un tel scandale !

Non, jamais on n'a vu fille semblable à toi.

Et l'on t'a mise ici pour te jouer de moi ! ))

Plus blanche que son voile et de stupeur frappée.

Tremblant comme l'écume, aussitôt dissipée,

La RElNE GUINÉVRÈ 223

Que le veni au rivage apporte avec le flot, L'enfant se tenait là, debout, ne soufflant mot, Et quand la reine dit : (( Va-t-en ! » d'un pas rapide Elle s'enfuit au fond du long corridor vide.

Et Guinèvre, étant seule, a ressaisi son cœur :

(( Ah ! dit-elle, j'ai tort, quelle injuste rigueur !

M'emporter à ce point contre une enfant que j'aime !

C'est mon péché qui tremble et se trahit lui-même.

Pourtant je me repens, ô Dieu, de mon passé....

Qu'à jamais de mon cœur il soit donc effacé ;

J'en dois bannir celui dont la faute est la mienne.

Tuer son souvenir; enlin, quoi qu'il advienne,

Ne jamais le revoir, non jamais, jamais plus !...))

Mais, réponse ironique à ces cris résolus.

Son esprit, ramené brusquement en arrière.

Revoit — ô souvenir de joie et de lumière ! —

Le matin virginal, ineffable entre tous,

Où, fier de la conduire à son futur époux,

Merlin vint la chercher lui-même, en Carmélide :

Mai rayonnait alors sur la terre splendide,

Le bonheur avait mis dans tous les yeux des pleurs ;

Le cortège passait sous des arceaux de fleurs

Et foulait des tapis de lys et d'hyacintes ;

D'un diadème d'or ses tempes étaient ceintes

Et, longuement nattés, flottaient ses cheveux blonds.

De colline en colline ils allaient, les vallons Leur offrant la fraîcheur des haltes préparées, Et chevauchaient ainsi jusqu'aux heures dorées Où dans le crépuscule, au fond de quelque val. Ils voyaient resplendir le pavillon royal, Près' d'un ruisseau courant ou d'une source vive. Mais quand la reine, toute à son extase, arrive Au moment où le roi, grave et majestueux, S'avance à sa rencontre, — un bruit tumultueux D'hommes et de chevaux ébranle au loin la terre. Une rumeur confuse emplit le monastère, Et ce cri retentit soudainement: (( Le roi ! »

Elle écoutait, le cœur transi, blême d'effroi, Et quand les pas armés, qui des voûtes claustrales Réveillaient les échos, sonnèrent sur les dalles Et s'en vinrent heurter sa porte avec fracas, Elle tomba la face en avant. De ses bras Aussi blancs que la neige, et de sa chevelure Elle se fit un voile, et dans cette ombre obscure Elle entendit les pas s'arrêter brusquement. Et puis, dans le silence, avec un tremblement. Ces mots lents, prononcés d'une voix de fantôme :

(( Dois-je te voir si bas, toi la fille d'un homme Que j'honorais^ Il est heureux, lui, d'être mort

La REtNE nuiNKVRË :ï2'y

Avant d'avoir connu ta honte. . . et ton remord !

Et tant mieux que nul lils ne soit né de toi, femme:

Les enfants nés de toi sont Tépée et la tlamme,

La ruine sanglante et le viol des lois,

La haine fratricide, et partout à la fois

Les païens infestant nos côtes désarmées.

Dans ce pays du Christ où j'ai mis leurs armées

Douze fois en déroute, au temps où Lancelot,

Mon bras droit, opposant sa bravoure à leur tlot.

Gagnait à mes côtés sa gloire la meilleure.

Eh bien ! veux-tu savoir où je vais à cette heure ?

Chez lui, le provoquer, guerroyer sans merci.

Quant à toi, ne crains rien, demeure en paix ici :

Je laisse de vaillants amis pour te défendre

Dans les terribles jours auxquels on doit s'attendre ;

Oui, si la prophétie antique ne ment pas,

Je suis ma destinée en allant au trépas.

Vivre n'est pas un bien si doux que je l'envie,

Car ta faute a détruit le dessein de ma vie.

Dans ce pays, au meurtre, au pillage livré.

Sous mon sceptre royal le premier j'attirai

Les meilleurs chevaliers de tous les points du monde,

Et je pus avec eux fonder la Table ronde,

Le but le plus sublime et le plus glorieux

Qui jamais ait tenté des hommes sous les cieux !

Je leur fis, à genoux et leur main dans la mienne,

Jurer de porter haut, partout, la foi chrétienne.

De parcourir la terre en redresseurs de torts

Et de toujours rester chastes pour être forts ;

De n'aimer qu'une vierge, une, et pour l'amour d'elle,

De s'illustrer par quelque entreprise immortelle ;

Car pour élever l'homme au plus noble idéal,

Rien, pensais-je, ne vaut un amour virginal.

Et le respect de tous rendit ma tâche aisée,

Jusqu'au jour, jour fatal, où je t'eus épousée.

Et plein de grands espoirs, je me disais : C'est bien,

J'ai maintenant un cœur pour soutenir le mien.

Pour alléger ma peine et partager ma joie.

Mais ce rêve fut court, et le réveil me broie,

l'ant je vois de fléaux où brillaient des vertus !

Je pense combien triste il serait pour Artus,

S'il devait, lui le Roi, survivre à ce qu'il pleure.

De revenir s'asseoir en sa vaste demeure

Pour n'y plus retrouver ses anciens compagnons.

Et pour n'y plus parler de nobles actions ;

Qui d'entre nous pourrait parler d'union pure

Sans paraître songer à ton propre parjure ?

A Kamalot, notre séjour, je croirais voir

De chambre en chambre errer ton ombre, chaque soir;

Tes bijoux délaissés, tes robes suspendues

Vous rappelleraient trop, félicités perdues !

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