‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 54 sur 66 · I.A REINE GUINEVRE · texte numérisé non relu

I.A REINE GUINEVRE

Et je croirais entendre encor ton pas léger...

Penses-tu donc qu'il ait pu si vite changer,

(^elui que ton amour dédaigna de connaître ■'

Dieu d'éléments si vains n'a point formé mon être.

Et pourtant, pauvre femme, à ta honte je dois

Ici t'ahandonner, si lourd qu'en soit le poids;

L'homme qui pour sauver sa maison du scandale

Y laisse gouverner l'épouse déloyale,

Je le tiens pour un lâche et pour un malfaiteur:

Usurpant le respect sous un masque menteur,

Elle subjugue tout à sa beauté perverse.

Et son regard subtil est un poison qui verse

Au cœur des jeunes gens la luxure ou l'effroi.

Mais, c'est bien pis encor quand cet homme est le roi !

Mieux vaut que son foyer demeure solitaire

Que de voir dans l'honneur y trôner l'adultère,

Que de te voir briller au lieu d'élection.

Toi, fléau de mon peuple et sa perdition !.. ))

11 se tut pour calmer le flot de ses pensées. Elle rampa vers lui ; ses deux mains convulsées Enlacèrent les pieds du roi. . .

Dans le lointain La trompette de guerre a retenti soudain, ' Et le cheval d'Artus, au fond de l'avenue. Hennit joyeusement à cette voix connue.

Le roi reprit : (( Pourtant, Guinèvre, ne crois pas

Qu'ici je sois venu pour te maudire ; hélas !

La pitié seule étreint mon cœur, infortunée,

Eln te voyant ainsi devant moi prosternée.

Ton crime, tu le sais, a mérité la mort

Et c'est au châtiment que j'ai pensé d'abord ;

Mais va, rassure-toi, ma colère est calmée.

Irréparablement la faute est consommée;

Que Dieu, comme ton roi, t'accorde son pardon,

Et dans l'isolement affreux de l'abandon.

Loin des regards du monde ignorant ta retraite,

Que par le repentir ton âme se rachète ! . . .

Mais comment, au moment de sortir de ce lieu,

A tout ce que j'aimais dire un dernier adieu •''...

O cheveux d'or, manteau royal et magni tique.

Que ma lèvre baisait ainsi qu'une relique.

Quand je ne savais pas !. . . O formes, ô beautés,

Comme il nen fut jamais pour mes yeux enchantés !...

Ma lèvre désormais ne peut toucher la vôtre,

Car elle s'est livrée à la bouche d'un autre ;

Ni presser votre main, elle n'est plus à moi ;

C'est Lancelot qui vous possède et non le roi !

Et pourtant, dans ma chair, jusqu'au fond de mon être

Ton amour, ô Guinèvre, à tel point me pénètre

Que mon destin sans doute est de t'aimer encor.

Que l'épreuve ici-bas t'épure comme l'or, '

Page 1