I-A REINE GUINÈVRE 22g
Et plus tard, devant Dieu, nos âmes immortelles
Peut-être pour s'unir se retrouveront-elles ;
Et si mon cœur du tien n'a pas été compris,
De son amour alors tu connaîtras le prix
Et verras qu'en grandeur aussi bien qu'en noblesse
Ton époux égalait celui que ta tendresse
Aveugle fit régner sur mon bonheur détruit.
Laisse-moi cet espoir, le dernier. . . Dans la nuit,
Résonne de nouveau l'appel de la trompette.
Là-bas m'attend l'armée, au combat elle est prête,
Et moi son chef, j'y vais, et ne reviendrai plus,
Car les destins prédits sont pour moi révolus.
Adieu donc pour toujours, toi que j'ai tant aimée!... »
Et pendant qu'à ses pieds elle était abîmée. Blanche comme une morte et ne pouvant pleurer, Elle sentit, dans l'ombre, un souffle l'effleurer. Et puis le geste lent d'une main bénissante.
Alors, elle attendit, brisée et gémissante,
Et quand se fut éteint le pas lourd de l'époux,
Elle se traîna vers la fenêtre à genoux,
Pensant : « Si je pouvais seulement au passage
Une dernière fois contempler son visage,
Le voir sans être vue!. . . » Et le roi, justement.
Aux lueurs des flambeaux passait en ce moment.
Escorté des meilleurs chevaliers du royaume ; Mais il avait fermé complètement son heaume Surmonté du dragon dont l'œil lance des rais, Et Guinévre ne put apercevoir ses traits Où la douleur mettait une beauté céleste ; Mais elle vit Artus faire un souverain geste Et l'étendard royal dans la nuit flamboyer, Puis les formes au loin se fondre et se noyer Dans la brume qui flotte, ondoyante et nacrée. . .
Alors, elle étendit les bras, désespérée,
Et s'écria: (( Parti, lui mon maître et mon roi.
Parti venger son nom déshonoré par moi !
Sa générosité m'a pardonné quand même.
Et je n'ai pu répondre à son adieu suprême,
Et je n'ai pas osé crier mon repentir.
Tant je sentais sa majesté m'anéantir !
Mon roi ! . . . l'appeler mien, c'est lui faire une injure
L'ombre d'un autre s'est collée à moi, souillure. . .
Me tuerai-je, en rançon de mon loyal seigneur^
A quoi bon ^ Je ne puis tuer mon déshonneur.
Pour laver mon péché, mes larmes seraient vaines ;
Les jours succéderont aux jours, et les semaines
Et les mois, et les ans aux ans s'ajouteront,
Et les siècles, et rien n'effacera l'affront !
Ah ! je vois maintenant combien était sublime
LA REINE GUINEVRE
Celui dont j'ai brisé le bonheur par mon crime ; .Mais avant que là-bas il s'en aille mourir, Qui donc, qui donc, mon Dieu, criera mon repentir, A lui que j'aime tant, à lui qui me pardonne-' Par pitié, par pitié, rappelez-le!... Personne!... ))
Et la reine à la vitre attache encor ses yeux,
Mais l'époux magnanime et le roi glorieux
Qui la tient désormais subjuguée et ravie.
Auquel elle voudrait sacrifier sa vie
En expiation des coupables amours,
Disparait dans la nuit, ... à jamais, ... pour toujours