‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 56 sur 66 · LE ROI PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE ROI PRISONNIER

(( La victoire est restée à la gent sarrasine,

Les Francs sont en déroute et le roi même est pris ! »

La terrible nouvelle éclate dans Paris

Par la voix d'un jongleur venant de Palestine.

— (( Impossible ! Tu mens, messager de malheur ! Vaincu, lui, le saint roi, dans une telle guerre? Il a pris Damiette, il marche sur le Caire, Et pour ton châtiment, on te pendra, jongleur ! »

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Et tous, les yeux fixés sur la Sainte-Chapelle, Qui s'élance vers Dieu dans un sublime essor Et rayonne et fleurit sous sa flèche aux lys d'or, N'ayant pour se poser que la pierre en dentelle :

(( Quoi ! ce serait pour voir les mécréants vainqueurs, Châsse resplendissante aux verrières féeriques, Qu'il t'eût fait préparer pour les Saintes Reliques^. . . Ah ! de ce coup, la foi déserterait les cœurs ! »

Mais, bientôt, au désastre on est forcé de croire, Et là-haut, abîmée aux pieds du crucifix, La reine-mère pleure en priant pour son fils, Tandis que le jongleur dit la tragique histoire :

(( Le bon roi Louis Neuf et les barons chrétiens, Droits sur les étriers, merveilleux de bravoure. Transformant en champ clos la plaine de Mansoure, A larges coups d'épée ont fauché les païens !

— Va, jongleur, parle ! parle ! » Et la foule en silence

Se presse, haletante, avide, et, dans son deuil,

A l'épique récit elle frémit d'orgueil

En songeant qu'il n'a pas d'égal, le sang de France !

(( Mais les païens vaincus reviennent plus nombreux ; La peste et la famine ont épuisé l'armée, Et ses chefs, la voyant aux trois quarts décimée» Pâlissent aux regards qu'ils échangent entre eux.

(( Il faut se replier en couvrant la retraite ; Malades et blessés retardent les convois ; Tous aux bords du Thanis se pressent à la fois. Et, tandis qu'on franchit le pont, le roi s'arrête.

(( Joinville le conjure en vain de s'éloigner, De pousser jusqu'au Nil et de prendre le large.

— (( Quand le roi passe avant, c'est pour mener la charge, (( Quand on bat en retraite, il marche le dernier. »

(( Dans le camp des chrétiens l'ennemi se hasarde. Près de lui, Châtillon meurt pour le dégager; Donnant l'exemple à tous, sans souci du danger. Le roi, l'épée au poing, reste à l'arrière-garde.

— (( Sire, criait Soissons, vos jours sont menacés ! )) Mais lui, montrant ses gens, très calme, lui dit : « Comte, (( Du moindre de ceux-ci dois-je pas à Dieu compte ?. . . )) Et le bon roi passa quand tous furent passés !

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