Babylone d'Egypte, c'est-à-dire Le Caire
À un matin, dès l'aube apparaissant,
Fit l'empereur sonner un olifant.
Lors s’arment tous, chevaliers et sergents, Vont à l'assaut, dont moult sont désirants, Narbonne assaillent et derrière et devant.
Moult se défendent Sarrasins et Persans :
En la cité n'y a petit ni grand
Qui ne montât sur les murs aussitôt ;
Jètent grands pierres (Dieu veuille les confondre!)
Et pieus aigus qu'ils lancent des murailles.
Ceus qu'ils atteignent point n'évitent la mort. Charles le voit, en eut le cœur dolent,
Il les maudit au nom du Tout-Puissant :
« Dieu vous confonde, Sarrasins et Persans !
Vous m'’enlevâtes Olivier et Roland,
Les douze pairs que je chérissais tant.
Mais, par l’apôtre qu'invoquent pénitents !
Avant que parte en France la vaillant,
Je vous vendrai ma colère moult cher ! »
Lors il appèle l'ingénieur Morant,
Et Savari et son frère Jourdaut :
« Faites-moi tôt un engin fort et grand,
Et aussi haut que ce mur là-devant,
Pour que prenions ce palais reluisant.
De mon avoir vous ferai donner tant,
Que deviendrez et riches et puissants. »
: Et ils répondent : « À votre volonté ! »
Aussitôt font charpenter les engins ;
Tout le jour peinent jusqu'au soleil couchant, Et toute nuit aus lanternes ardentes.
Des charpentiers ont mis à l'œuvre tant, Qu'au lendemain se dressaient les engins.
Vont à la ville la machine traînant ; Dessus montèrent et archers et sergents.
Quand l'eurent vue Sarrasins et Persans, Dit l'un à l’autre: « Moult sont Français savants ! Or nous amènent un enchantement grand ; Tous sommes morts, vaincus et à merci.
Nos messagers se hàâtent vainement :
Avant qu'ayons le secours de l'émir, Aurons perdu Narbonne. »
Charles a fait la machine dresser,
Et près des murs et conduire et mener,
Et les pierrières fait par-dessus porter, Pour faire à ceus de la cité jeter.
Lors se prit Charles Naimes à appeler:
« Naimes, beau sire, si bien vous le voulez, Par tout le camp faites un ban crier,
Pour que tous s'arment et sans plus demeurer, Que point n'y reste sergent ni bachelier,
Ni un ni autre pouvant armes porter,
Que sans tarder ne s'’aillent apprêèter.
Nous les ferons tôt à l'assaut aller.
— Sire, dit Naimes, c’est sagement parlé. »
Lors font par l’ost cors et trompes sonner:
Vous auriez vu les chevaliers s'armer,
N'y est resté duc, ni comte ni pair,
Ni écuyer, sergent ni bachelier,
Ne soit armé pour à l’assaut aller.
Charles lui-même se prit à leur crier :
« Francs chevaliers, il vous faudra peiner,
Pour l'amitié de Jésus conquêter !
Ce jour, pourront les hardis s’éprouver.
Les engins faites contre ce mur lever !
Qui dans Narbonne sera premier entré,
De mon trésor lui ferai tant donner
Comme lui-même voudra le demander. »
Quand entendirent le roi ainsi parler,
Des tentes partent sans plus s’y attarder,
De là aus murs ne veulent s'arrêter.
Les engins font tout près des murs rouler,
Vous auriez vu les fiers sergents monter;
Quand Sarrasins les ont vus approcher, Peur ils ont pour leur vie.
À cet assaut y eut fière poussée.
Moult avait Charles bonne gent et hardie, Les murs assaillent et point ne lâchent pied. Quand les a vus la vile gent haïe,
N'y a celui qui n’ait peur pour sa vie.
Sur les murs montent de la cité antique, Jètent grands pieus, que Jésus les maudisse ! À nos gens ont mainte tête brisée,
Et bosselé maint heaume de Pavie.
Français le voient, et chacun s’en afflige,
Mais pour cela l’assaut ne laissent mie, Et recommencent plus fière l’assaillie.
Les arbres coupent, dont bien était garnie La place à plus d’une archée! et demie, Et les fossés se hâtent de remplir.
De là aus murs s’en vont tout d’un élan :
À coups de pics et à coups de cognées Frappent les murs, tous d’un commun effort. Tôt ils en eussent abattu grand partie, Quand Charles vint sur un mul? de Syrie ; Dès qu’il les voit, hautement il leur crie :
« N'abattez pas, francs écuyers hardis !
Je ne voudrais, pour tout l'or de Syrie, Que renversée eussiez ni dégarnie
La forteresse de la cité antique.
S'il plaît à Dieu, le fils Sainte Marie,
Sans qu'on l’abatte sera prise et saisie.
Par cet apôtre que l’on requiert et prie, J'y resterai plutôt sept ans entiers, Et manderai pour vous venir en aide L'arrière-ban de France la puissante !
N'échapperont la vile gent haïeÿ,
S'ils ne rendent Narbonne. »
Quand ils entendent, sergents et chevaliers, Que les hauts murs ils ne devront briser,
Portée d'arc.