‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 109 sur 249 · LE VIEUX TELEGRAPHE · texte numérisé non relu

LE VIEUX TELEGRAPHE

Que fais-tu , mon vieux télégraphe , Au sommet de ton vieux clocher.

Sérieux comme une épitaphe.

Immobile comme un rocher?

Hélas! .comme d'autres peut-être, Devenu sage après la mort.

Tu réfléchis, pour les connaître.

Aux nouveaux caprices du sort.

C'est que la vie est déplacée ; Les savants te l'avaient promis , Et toute royauté passée N'a plus de flatteurs ni d'amis.

Autrefois, tu faisais merveille, Et nous demeurions toitt surpris De voir, en un seul jour, Marseille Envoyer deux mots à Paris.

Tu fus l'énigme de notre iige ; Nous voulions , enfants curieux , Deviner ce muet- langage Qui semblait le parler des dieux, Lorsque tes bras cabalistiques Lançaient à l'horizon blafard Les mensonges diplomatiques Interrompus par le brouillard.

Maintenant, en une seconde.

Le Nord cause avec le Midi ; La foudre traverse le monde Sur un brin de fer arrondi.

L'esprit humain n'a point de halte.

Et tu restes debout et seul , Ainsi qu'un chevalier de Malte , Pétrifié dans son linceul.

Tu te souviens des dihgences Qui roulaient jadis devant nous , Portant écohers en vacances.

Gais voyageurs, nouveaux époux.

Tu ne vois plus , au clair de lune , Aux rayons du soleil levant ,

253 GUSTAVE NADAITD.

Passer tes sœurs en infortune , Qui jetaient leur poussière au vent.

Ainsi s'éteignent toutes choses Qui florissaient au temps jadis ; Les effets emportent les causes :

Les abeilles sucent les lis.

Ainsi chaque règne décline , Et les romans de Tan dernier, Et les jupons de crinoline, Et les astres de Leverrier.

Moi , je suis un pauvre trouvère Ami de la douce liqueur ; Des chants joyeux sont dans mon verre ; J'ai des chants d'amour dans le cœur.

Mais à notre époque inquiète Qu'importent l'amour et le vin ?

Vieux télégraphe , vieux poète , Vous vous agiteriez en vain.

Puisque le destin nous rassemble , Puisque chaque mode a son tour, Achevons de mourir ensemble Au sommet de ta vieille tour.

Là , comme deux vieux astronomes , Nous regarderons fièrement Passer les choses et les hommes , Du haut de notre monument.

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