LE VIEUX TELEGRAPHE
Que fais-tu , mon vieux télégraphe , Au sommet de ton vieux clocher.
Sérieux comme une épitaphe.
Immobile comme un rocher?
Hélas! .comme d'autres peut-être, Devenu sage après la mort.
Tu réfléchis, pour les connaître.
Aux nouveaux caprices du sort.
C'est que la vie est déplacée ; Les savants te l'avaient promis , Et toute royauté passée N'a plus de flatteurs ni d'amis.
Autrefois, tu faisais merveille, Et nous demeurions toitt surpris De voir, en un seul jour, Marseille Envoyer deux mots à Paris.
Tu fus l'énigme de notre iige ; Nous voulions , enfants curieux , Deviner ce muet- langage Qui semblait le parler des dieux, Lorsque tes bras cabalistiques Lançaient à l'horizon blafard Les mensonges diplomatiques Interrompus par le brouillard.
Maintenant, en une seconde.
Le Nord cause avec le Midi ; La foudre traverse le monde Sur un brin de fer arrondi.
L'esprit humain n'a point de halte.
Et tu restes debout et seul , Ainsi qu'un chevalier de Malte , Pétrifié dans son linceul.
Tu te souviens des dihgences Qui roulaient jadis devant nous , Portant écohers en vacances.
Gais voyageurs, nouveaux époux.
Tu ne vois plus , au clair de lune , Aux rayons du soleil levant ,
253 GUSTAVE NADAITD.
Passer tes sœurs en infortune , Qui jetaient leur poussière au vent.
Ainsi s'éteignent toutes choses Qui florissaient au temps jadis ; Les effets emportent les causes :
Les abeilles sucent les lis.
Ainsi chaque règne décline , Et les romans de Tan dernier, Et les jupons de crinoline, Et les astres de Leverrier.
Moi , je suis un pauvre trouvère Ami de la douce liqueur ; Des chants joyeux sont dans mon verre ; J'ai des chants d'amour dans le cœur.
Mais à notre époque inquiète Qu'importent l'amour et le vin ?
Vieux télégraphe , vieux poète , Vous vous agiteriez en vain.
Puisque le destin nous rassemble , Puisque chaque mode a son tour, Achevons de mourir ensemble Au sommet de ta vieille tour.
Là , comme deux vieux astronomes , Nous regarderons fièrement Passer les choses et les hommes , Du haut de notre monument.