MONSIEUR DE LA CHANCE
L'autre soir, monsieur De la Chance , Un joueur qui gagpnait toujours, S'endormit ayant fait d'avance Sa prière de tous les jours :
« Mon Dieu , vers moi daignez descendre ; J'ai bien des titres au porteur :
Faut-il les garder ou les vendre?
Conseillez-moi , mon bon Seigneur. » —
« Me voici ! » dit une \<n% forte; Et le dormeur, se soulevant , Vit se dresser devant sa porte Un mort qui paraissait vivant.
« Qui va là? — Palsembleu , mon maître , Dit le spectre d'un ton strident, Tu ne veux pas me reconnaître?
Nous sommes frères cependant.
— Mais ton nom? — Voilà bien les hommes ! N'as-tu pas, d'après mes rapports, Encaissé d'assez fortes sommes
Sur les primes et les reports?
J'étais ton ami véritable; C'est moi qui dirigeais ton jeu.
Il faut bien que je sois le diable
Car je ne suis pas le bon Dieu.
— Qui, toi, Satan? arrière, arrière!
Je suis loyal et bon chrétien ;
Je fais tous les soirs ma prière ; J'ai tout payé, je ne dois rien.
— Ha , ha ! nous passons la mesure :
J'ai des amis, bel innocent,
Qui font ce qu'on nomme l'usure Pour gagner dix écus sur cent.
Ici , la chose est différente :
Ton argent, que je gouvernais.
T'en rapportait de vingt à trente :
Tu vois bien que tu me connais! » —
Alors, le pauvre De la Chance Se signait et tendait lés bras :
« Si j'ai péché, c'est ignorance; Mon Dieu, ne m'abandonnez pas!
CliAiNSOiNS. 205
Pour toi, je ne veux plus t'entendre; Va-t'en , démon ! . . . Un mot pourtant Faut-il garder ou faut-il vendre?
— A la bonne heure! » dit Satan.