LA CUISINE DU CHATEAU
Lorsque l'automne, abrégeant la journée,
 secoué son froid manteau , J'aime à m'asseoir, près de la cheminée,
Dans la cuisine du château.
Dès avant que l'aube paraisse, Partout on s'agite , on se presse ; On circule d'un pied léger ; La porte s'ouvre et se referme; On reçoit les œufs de la ferme Et les herbes du potager.
Dans la marmite en fer de forge , La bouillie ou la soupe d'orge
GHANSON& 301
Bourdonne tout le long du jour, Tandis que la broche sonore Présente au feu vif qui les dore Les poulets de la basse-cour.
C'est là que le pauvre qui passe Trouve du pain pour sa besace Et s'assied sur le banc de bois; Et le colporteur en tournée Y vend aux filles de journée Les colifichets villageois.
Les chats sournois, les chiens avides, A l'entour des assiettes vides.
S'en vont flairant je ne sais quoi ; Partout le mouvement, la vie, Et, jusqu'à la table servie, Chaque minute a son emploi.
Lorsque l'automne, abrégeant la journée,
A secoué son froid manteau , J'aime à m'asseoir, près de la cheminée,
Dans la cuisine du château.
Le soir venu , le travail cesse ;
On rentre ; la lampe se dresse ;
Autour de Tàtre on est pressé ;
Les femmes actives tricotent;
Les vieilles, en filant, marmottent
Quelque refrain du temps passé. •
Le jardinier, dans un lexique , Cherche le nom scientifique
Des dahlias ou des œillets; Le garde-chasse du village Parle des choses d'un autre âge , Des loups ou des esprits follets.
Et , dans ce brouhaha paisible , Le grillon ^ causeur invisible , Dans un coin du foyer bruit; Et quand le coucou de Thorloge A chanté dix fois, on déloge; On se sépare : bonne nuit!
Tout s'endort, et moi, je demeure Assis encor durant une heure Auprès du brasier consumé ; Et mes rêves prennent des ailes, Pour aller vers ceux ou vers celles Qui m'aiment ou qui m'ont aimé.
Lorsque l'automne, abrégeant la journée, A secoué son froid manteau.
J'aime à m'asseoir, près de la cheminée , Dans la cuisine du château.