LA LECTURE DU ROMAN
Que lis-ta , Margot ? une histoire ?
Non , un roman ; je le connais.
S'il croit que nous allons le croire , L'auteur nous prend pour des benêts.
D'abord , son hërùïne est blonde ; Je n'ai rien à dire à cela ; Mais il ajoute... Halte-là ! , Qu'il n'est rien de pareil au monde.
Ma pauvre Margot ,
N'en crois pas un mot; L'auteur a fait une bévue :
Ma pauvre Margot, Il ne t'a sans doute pas vue ;
N'en crois pas un mot.
Quel est ce héros à moustache Habillé dans le dernier goût ?
Il n'a pas d'état , que je sache ; Il est amoureux , voilà tout.
On le voit passer, pâle , triste , Brun, boutonné, silencieux.
Il marche en s'essuyant les yeux Avec un mouchoir de batiste.
Ma pauvre Margot^ N'en crois pas un mot :
Tu ne voudrais plus me sourire ; Ma pauvre Margot ^
Voilà ce que l'on gagne à lire ; N'en crois pas un mot.
Après des traverses sans nombre , On s'exile dans un château.
Elle est très-bien mise, il est sombre; Le parc est grand, le temps est beau.
Ils nichent là sous la charmille , Gomme des ramiers langoureux.
Personne ne s'informe d'eux :
Ils n'avaient donc pas de famille?
Ma pauvre Margot ,
N'en crois pas un mot :
Si nous venions à disparaître »
Ma pauvre Margot , Nos amis t'oubllraient peut-être ?
N'en crois pas un mot.
C'est ici que l'auteur déploie Sa science du cœur humain :
Ce n'est que dorure , que soie , Chêne antique et marbre romain.
Et j'en suis encore à comprendre L'ennui de ce fils de Balzac »
Qui vit au sein du bric-à-brac Et couche dans le palissandre.
Ma pauvre Margot,
N'en crois pas un mot :
L'auteur veut me faire une niche ;
Ma pauvre Margot, Il sait que je ne suis pas riche...
N'en crois pas un mot.
Le souffle glacë de la bise
Éteint le feu de leurs amours.
La dame est toujours très-bi^ mise ,
Le monsieur pleurniche toujours.
« Adieu y ma belle! — Adieu, mon maître ! »
Ils quittent tous deux le château ;
Le concierge y met Técriteau.
Demain , ils se tûront peut-être !
Ma pauvre Margot,
N'en crois pas un mot :
Les amoureux tiennent à vivre ,
Ma pauvre Margot, Aimons-nous , et fermons ce livre ;
N'en crois pas un mot.