LA PROMENADE
Nous nous promenions tous les deux Par une chaleur accablante.
Crédule comme un amoureux, Dans la forêt j'étais heureux De guider sa marche indolente.
Je serrais son bras sous le mien ; Je prenais ma voix la plus douce ; Mes yeux étaient' de l'entretien ; Mais elle ne comprenait rien :
Le sol n'avait-il pas de mousse?
La mousse, elle était sous nos pieds,
Comme un tapis de haute laine ,
Couvrant les tertres émaillés.
Dressant des sièges appuyés
Au dossier robuste d'un chêne.
Mais elle ne semblait rien voir,
Et, rassemblant des fleurs sans nombre.
Sans même penser à s'asseoir,
Elle baissait son voile noir :
Les arbres n'avaient-ils pas d'ombre?
L'ombre, elle était sur notre front, A midi , l'heure du silence , Quand tout mouvement s'interrompt, Que tout subit le poids de plomb D'une invincible somnolence.
Mais elle n'avait pas au cœur Le sentiment de mon ivresse ; Elle troublait cette langueur, Chantant comme un oiseau moqueur :
N'avait-elle pas de jeunesse?
La jeunesse , elle était partout ,
Dans son enfantine figure ,
Dans son teint, dans sa voix, dans tout.
Dans mon cœur, dans mon sang qui bout.
Dans la saison, dans la verdure.
Et le soir nous revînmes las ,
Moi, plein d*amour et de tristesse,
Elle, avec son sourire : hélas!
A quoi servent donc ici-bas
La mousse, l'ombre et la jeunesse?
LA BRUYERE.
Un jour de la saison dernière , Elle vint ici , m'apportant
Une bruyère Que nous fêtâmes en chantant.
Un jour de la saison dernière.
Je l'arrosais soir et matin , .
Croyant que la plante donnée,
A son destin Tenait notre vie enchaînée ; Je l'arrosais soir et matin.
Travail perdu, peine inutile.
Elle étoufFe en ces murs étroits ;
L'air de la ville Est mortel à la fleur des bois.
Travail perdu, peine inutile.
La pauvre plante va mourir!
Elle se penche.... Que m'importe?
Je sais soufFrir; Je la garderai vive ou morte.
La pauvre plante va mourir.
J'arracherai ses fleurs pâlies , Et je les tiendrai pour toujours
Ensevelies Dans le livre de nos amours.
J'arracherai ses fleurs pâlies.
Elles dormiront leur sommeil , Sans demander l'eau des rosées ,
Ni le soleil , Ni l'air des collines boisées.
Elles dormiront leur sommeil.
Le souvenir seul est durable :
L'espérance bâtit dans l'air
Ou sur le sable, Le temps présent est un éclair- Le souvenir çeul est durable.