‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 214 sur 249 · PARISIEN ET PROVINCIAL · texte numérisé non relu

PARISIEN ET PROVINCIAL

Oui , je suis de la province , Et vous êtes de Paris.

Pour valoir tant de mépris L'avantage est assez mince.

Vous êtes autant de rois ; Le bien faire et le bien dire Sont soumis à votre empire :

Vous le dites, je le crois.

Vous avez le ton facile; Vous avez le mot du jour, Et le genre de la cour, Et le jargon de la ville.

Les objets d'art et de goût Attendent votre suffrage j Si vous aimez un ouvrage , Il doit être aimé partout.

Mais dites-moi , je vous prie , Où sont vos titres scellés ?

Dans le sol que vous foulez Sentez-vous une patrie ?

Gonnaissez-Vous la couleur De votre terre nourrice , Qui produit maint édifice.

Mais qui n'a ni blé ni fleur?

Tiges écloses en serre , Avez-vous besoin du jour ?

Cœurs d'hiver, le grand amour Vous est-il bien nécessaire ?

Avez-vous à l'horizon Une oasis calme et pure Qui blanchit dans la verdure , Et qu'on nomme sa maison ?

Avez-vous la voix touchante Du passé qui refleurit ?

Avez-vous l'herbe qui rit ?

Avez-vous l'arbre qui chanie?

Et le jardin plein de fruits Qui vous parle de Tenfance, Et le bois plein de silence Qui s'éveille à tous les bruits ?

Et la lutte à coups de pommes Avec le fils du fermier, Qui vous convainc le premier De Tégalité des hommes ?

Avez-vous senti souvent Cette soif d'indépendance Que vous soufflent de naissance Le grand air et le plein vent ?

Non , votre vie est cloîtrée , Gomment pourriez-vous avoir L'âpre parfum du terroir Et l'accent de la contrée ?

Quel est votre sol nouveau ?

L'asphalte de la montagne , Le macadam de Bretagne, Le grès de Fontainebleau.

Où prenez-vous ces murailles Que vers le ciel vous dressez?

Les blocs sur vous entassés Sont tirés de nos entrailles.

L'étranger et l'inconnu Avec vous sont de frairic ; Vous êtes l'hôtellerie Ouverte au premier venu.

496 GUSTAVE NAOADO.

Votre sein tari s*abreuve De notre inondation :

Vous êtes l*alluvion , £t vous insultez au fleuve !

Vous eussiez cent fois péri , Sans la sève jeune et forte Que la France entière apporte A votre sang appauvri.

Ah ! je veux rompre ma chaîne !

Je veux y du monde abrité, Prendre un bain de Hberté , Vienne la saison prochaine !

Vous direz , je le sais bien :

« Notre ciel en vaut un autre. « Mais vous allez fuir le vôtre , Et je vais chercher le mien.

Sous un costume champêtre.

Vous jouerez au paysan ; Mais moi , je serai Gros-Jean , Quand vous chercherez à l'être.

Adieu, je ne voudrais pas Abuser de ma faiblesse ; Au premier rang je vous laisse; Mais convenez-en tout bas :

L'avantage est assez mince Pour valoir tant de mépris.

Oui , vous êtes de Paris , Et je suis de la province.

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