LE VEAU
L'autre jour, dans un herbage ,
Par aventure passant ,
Je vis un troupeau paissant
En famille sous l'ombrage.
Un veau de trois mois et quart ,
Qui ruminait à l'écart ,
Me cria dans son langage :
« Je suis veau {bis) ; Serai-je bœuf ou taureau?
» Quand je vois bœuf immobile N'avoir point d'autre embarras Que d'être luisant et gras , Je me dis : Bœuf est tranquille.
Oui , mais c'est un grand danger Que d'être bon à manger Quand on s'en va vers la ville
» Je suis veau {bis) ; Serai-je bœuf ou taureau ?
» Quand je vois une génisse
A peau fine ^ à poil soyeux ,
Je me dis : Taureau vaut mieux ;
Et je veux qu'on nous unisse...
Oui , mais on dit que l'amour
Persécute nuit et jour
Ceux qu'il prend à son service.
» Je suis veau {bis) ; Serai-je bœuf ou taureau ?
« Si je parle politique , Bœuf est un bon potentat Qui gouverne son État Sur un trône pacifique.
Taureau , c*est le conquérant ; lie pré n'est pas assez grand Pour son sceptre despotique.
^ Je suis veau {bis) ; Serai-je bœuf ou taureau ?
» Je consulte père et mère ; Voici leur avis tout neuf :
Le plus sage est d'être bœuf, Si j'en crois taureau mon père; Oui, mais voici du nouveau :
Mieux est de rester taureau , Si j'en crois vache ma mère.
» Je suis veau {bis) ; Serai-je bœuf ou taureau ? »
J'interrompis ce novice En disant : « Jeune animal, Garde ton état normal ; Puis, s'il faut un sacrifice...
— Bon , répondit-il , tu crois Qu'on va me laisser le choix ?
Conseilleurs , Dieu vous bénisse !
» Je suis veau {bis) ; Serai-je bœuf ou taureau ? »