‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 92 sur 249 · MES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

MES MÉMOIRES

César contait ses victoires ; Nous dépassons les anciens :

Mon portier fait ses Mémoires ; Je veux publier les miens.

Car enfin toute la terre Se demanderait pourquoi L'histoire ne parle guère D'un grand homme tel que moi.

Allons , mon encre et mes plumes ,

Tracez , pour mes descendants,

Mes Mémoires , deux volumes In-octavo , douze francs !

Il faut que Ton sache au juste A quelle heure je suis né , Où Ton doit placer mon buste , Si j'étais ou non l'aîné.

Je compterai les fenêtres De mon antique maison ; Je vieillirai mes ancêtres ; J'embrouillerai mon blason.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , deux volumes In-octavo, quinze francs!

Je parle de mon enfance :

Je fus malade souvent.

Quand on songe que la France Pouvait perdre cet enfant !

A ma naissance , ma mère De langes m'enveloppa ; Puis, je marchai sans lisière; A dix mois , je dis : « Papa ! »

Allons, mon encre et mes plumes^ Tracez, pour mes descendants, Mes Mémoires, trois volumes In-octavo, dix-huit francs!

Il faut aussi que l'on sache L'heure de mes déjeunes.

La couleur de ma moustache

Et la coupe de mon nez ,

Je veux mettre à nu mon âme ,

Avec toutes ses vertus ;

J'y joindrai même , en réclame ,

Des défauts que je n'ai plus.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , cinq volumes In-octavo, vingt-cinq francs!

Je raconte mon voyage De Pontoise à Saint-Germain ; Remarquez bien ce passage :

Je fais l'aumône en chemin.

C'est quatre sous qu'il m'en coûte ; Mais mes neveux apprendront Tout ce que j'ai fait en route ; Ces papiers le leur diront.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires, six volumes In-octavo, trente francs!

Je montrerai mes maîtresses Dans un discret négligé :

Deux grisettes , trois duchesses , Madame A***, mylady G***.

Je couronnerai de roses Les vierges de l'Opéra ; Je raconterai des choses Que personne ne croira.

:12 GUSTAVE ÎÎADAUD.

Allons, mon encre et mes plumes, Tracez, pour mes descendants, Mes Mémoires , dix volumes In-octavo, deux cents francs!

Qu'on me lise, et qu'on s'étonne!

Je ne ménagerai rien ;

Je n'épargnerai personne :

Mes amis , tenez -vous bien !

Indulgent pour moi que j'aime.

Je m'élève un Panthéon ,

Et , Plutarque de moi-même ,

J'égale Napoléon.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez, pour mes descendants, Mes Mémoires , cent volumes In-octavo, mille francs!

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