DEDICACE
J'aurais voulu pouvoir rendre ma reconnaissance publique; la censure s'y opposa. Mon protecteur était proscrit comme il l'est encore.
Pendant les cent- jours, M. Lucien Bonaparte me fit entendre qu'en m'adonnant à la chanson je détournais mon talent de la vocation plus élevée qu'il semblait avoir eue d'abord. Je le sentais; mais j'ai toujours penché à croire qu'à certaines époques les lettres et les arts ne doivent pas être de simples objets de luxe, et je commençais à deviner le parti qu'on pourrait tirer, pour la cause de la liberté, d'un genre de poésie éminemment national. Je ne sais ce que M. Lucien pense aujourd'hui de mes chansons ; j'ignore même s'il les connaît. Je lui ai plusieurs fois écrit pendant la restauration sans en obtenir de réponse. En vain me suis-je dit qu'en me répondant il craignait sans doute de me compromettre, son silence m'a affligé. Depuis la révolution de juillet, j'ai cru devoir attendre la publication de mon dernier recueil pour lui rappeler tout ce qu'il a fait pour moi.
En ce moment où mes regards se portent en arrière, il m'est bien doux de les arrêter sur
l'homme illustre qui jadis m'a sauvé de l'infortune; sur celui qui, en me donnant foi dans mon talent, a rendu à mon âme les forces que le malheur allait achever de lui ravir ! Sa protection placée ailleurs eût pu procurer un grand poëte à la France, mais elle ne pouvait rencontrer un cœur plus reconnaissant.
Le souvenir de mon bienfaiteur me suivra jusque dans la tombe. J'en atteste les larmes que je répands encore après trente ans, lorsque je me reporte au jour béni cent fois où, assuré d'une telle protection, je crus tenir de la Providence elle-même une promesse de bonheur et de gloire.
Puisse l'hommage de ces sentiments si vrais, si mérités, parvenir jusqu'à M. Lucien Bonaparte, et adoucir pour lui l'exil où mes vœux ne sont que trop habitués à l'aller chercher! Puisse surtout ma voix être entendue, et la France se hâter enflu de tendre les bras à ceux de ses enfants qui portent le grand nom dont clic sera éternellement fière 1
Passy, 15 janvier 1833.
CHANSONS DE BÉRANGER