‹ Chansons de Thibault IV (volume 2)Chapitre 13 sur 26 · ÉTATS GÉNÉRAUX DE · texte numérisé non relu

ÉTATS GÉNÉRAUX DE

Où sont les hommes plus constans ûue femmes ont esté tous temps En gouvernemens de pais?

Que fist la mère Sainct Loys, Lui estant Roy et moindre d'ans?

Elle édifia en dedans Le chastel d'Angiers et fonda ; En toutes vertus habonda; Elle appaisa la grant discorde Des barons françois vile et orde , Qu'ils avoient de gouverner , Non pas pour bien mais pour régner.

Car chascuns tenoit une bende; Chascuns vouloit avoir prébende Et tenir le royaume en bail.

Le Roy n'ot donc à soustenail ( Que estoit d'environ cinq ans ) Fors sa mère , qui fut engrans Du garder comme son vray fil .

Et quant elle vit le péril , A Dieu courut , à Dieu clama.

ËtdoulsDieu, qui bien l'ama Lui mist en cuer et en ^pensée Qu'on feist finale assemblée A certain jour en parlement Pour veoir et fmablement Qui devroit lors ce bail avoir Des barons. L'on le fist sçavoir Aux nobles, peuple et gens d'église :

Et à celle journée prise

Furent tous , et lors que fist elle ? Blanche , fille au roy de Castelle , Mère de Saint Loys le Roi De France , fist mettre en arroy Un beau lit richement [ paré- Or en droit parlement estoré.

Là mist le Roy en mi la couche, Et puis commença de sa bouche  dire à tous les assistans :

— Il me semble qu'il est contens D'avoir le bail , charge et la cure Du Roy, que maint prince procure.

Se c'est pour son bien , Dieu le vueille Que en sa grâce le recueille , Ainsi comme mestier lui est. Véez icy vo seigneur tout prest, Fils de Roy de France et vo Roy, Je le vous jure par ma foy Et sur le péril de mon ame , Je suis sa mère , povre dame , Vesve , Royne , née d'Espaigne, Fille de Roy , d'amis lointaingne , Desconseilliée , sans Seigneur, Qui voy le mal et la doleur De mon enfant et de son règne, Le mal qui au bien commun règne Et qui est taillié de régner Por défault de bien gouverner.

Et pour ce que je suy estrange Je n'en vueil blâme ne louange Recevoir de cy en avant.

Vez cy vostre seigneur devant Sain et net des membres qu'il a. »

Et à tous illec le monstra Sain et bel , et gent , et en tous cas Gracieus, net et hault et bas , Plaisans et doulz à resgarder , Disans : — On le veuillez garder

Comme vo siegneur souverain :

J'en oste désormais ma main.

Sain et en bon point le vous charge ; Envers Dieu et vous m'en deschargc Et le met dedans vostre garde. »

Ce fait chascun d'eulx le resgarde Piteusement et en celle heure Chascun de pitié plaint et pleure.

Et tous les barons , qui là furent , Qui pour le bail estriver durent , Et qui ont longtemps estrivé.

Furent si de Dieu inspiré Les nobles , le peuple et prélas Et tous ceulx qui sirent au bas Et aullres privé et estrange Crient : — Vive la Roine Blanche Et nostfe Roy vive ensement.

Et elle ait le gouvernement Sur tous , seule et primeraine Et le Roy en son vray demaine Comme sa mère et nostre dame Et comme vraye preudefarae , A qui de cuer obéirons, Servirons et conseillerons , En renunçant à tous les drois , Que nous y avons sur les lois Et establissement de France. »

Là firent paix et acordance ; Li uns aux autres eurent paix.

Droit en la chambre du palais, Dont si grant contens povoit nestre Que plus grand ne porroit pas'estre, Soubdainement sont fais amis.

En celle heure les ennemis, Et ceulx, qui furent en discorde, Sont tous liez à une corde De vraie amour d'umilité, A l'oneur , à l'utilité

Du Roy , de la Royne et du règne :

Du bien commun la joye règne.

Ghascun louoit Dieu humblement

De ce joieux acordement.

Furent es moutiers et es rues

Haultes grâces à Dieu rendues

Qce par miracle soubdaing

Avoït acordé ce desdaing.

Et en signe qu'il fust mémoire

Que ceste chose eust été voire

Et mise à paix par ce miracle,

Qui fut un précieux triarcle,

k ce temps pour la gent de Francp

Fust établi qu'en remembrance

De ce miracle et celle paix

Seroit li lit à tousjours mais

Es tous lieux, où les Roys seroient

Pour jugement et que tendroient

De France la saincte couronne.

Et pour ce encore on l'ordonne.

Et l'appelle en lit de justice,

Qui est à ce ramembre propice ,

Toutefois que Roys proprement

Doit venir en son parlement ,

Ou qu'il soit pour justice ailleurs.

Celle Royne prinst des meilleurs Conseillers, barons, gens d'église Où elle pot, et par bonne guise Et sainctement se gouverna ; Et son fils le Roy ordonna Es lettres d'escripture sainte.

Et par manière de complainte Souvente fois la saincte Dame Lui monstroit le salut de l'ame Comment l'on devoit Dieu douter Et péchié mortel redouter, Disans : — Chier-fils, plus chier aroye

Vous voire mourir, se povoye, .II. fois, se vous aviez corps tel Que ce que par peschié mortel Eussiez Dieu vostre créatour Offendu par un seul tour. "> G'estoit la chanson et la herpe, Dont la saincte femme le berse, Et les mets, dont il fu servis.

Preudoms fut tant com fut vis, Et à .XV. ans ot molt de maus De grans paines et de travaulx Car plusieurs firent aliance Contre lui et sans défiance De ses pers et de ses barons.

Mauclerc, qui fut Dux des Bretons, Contre le Roy se révéla.

Mais en yver son ost mut là Le Roy et la Royne sa mère.

En grant yver, par voye amère, Au Duc Mauclerc mistrent le siège.

Et au derrain fut prins au piège Par assault, par asseoir, par mine.

La hartou col on brief termine Se rendit au Roy débonnaire, Qui a merci le voult retraire.

Ses ennemis humilia Et les mauvais cuers ralia :

Par pité et miséricorde.

Les reçupt à paix et concorde.

Et voult illec Jhésu Crist amer, Que .111. fois en passa la mer , Sur les ennemis de la foy.

Là fut en Thumes prins ce Roy Et délivrés des ennemis De Dieu, de qui il fut amis.

Et depuis encore y couru :

Sainctement en chemin mouru .

Il ama Dieu, etfu prudons :

©t Dieu lui fit de nobles dons

A sa vie : et après sa mort Le reçupt en joyeux déport.

Couronne lui donna de gloire.

Contre le monde obtint victoire:

Il fut larges, humble et doulx Aux povres gens et envers tous.

Vrais justicier, sans vaxiller Les choses fîst à droit aler A Paris, qui trop mal aloient.

A son vivant maint garissoient ' De leurs maulx par son atouchier.

Cent de religion ot chier:

Ou palay la saincte chapelle Fist, que chascuns ainsis appelle.

De grans reliques Taourna ; A bien faire toudis tourna ; Royaumont fonda de Cisteaulx, Grant abbaye ; li lieux est beaulx Et l'édifice de grant paine.

Grant rente y a et grant domaine.

Saint Jacques fist de l'ospital , A Paris qui siest bien à vaL A la porte sainct Honnouré A les quinze vingt estoré, Povres gens, qui ne voient goûte.

De saint Augustin fist sans doubte L'abbaie dicte Royaulieu.

Les Jacobins, la maison Dieu De Compiengne édifia, Celle de Pontoise qui a Bonnes rentes; et la chapelle De Corbueil fonda bonne et belle.

Et mains autres lieux renommés.

Qui ne sont pas icy nommés.

Onques n'ot de mal faire envie Lui vivant. Et après sa vie Fut canonisés, et levés.

Et saint par mérite trouvés :

Pour lequel Dieux fait mains miracles

Et aussi garit par signacles

A son vivant maint langoreus.

Li ventres a esté eureux,

Qui fut empli de tel merrien

Et porta tel Roy terrien ,

De quoy France est tant renommée,

Tant soustenue et tant amée

Que c'est li glorieus patrons

Aux Roys, aux peuples, aux barons,

Qui par *ses prières protège

Le dit royaume et qui l'alège

De plusieurs maulx par sa saincté !

Sa bonne mère, dont dit ai ,

Fina ses jours en vie saincte

A Paris , et partout fut plainte

Et plourée piteusement.

Apportée fut humblement

A Mautbuisson, et là repose.

L'église a enclos riche chose ,

Qu'elle fonda dedens son cuer.

La à abbesse et mainte suer

De Cisteaux, qui est ordre grise,

Et qui rendent digne servise

Chascun jour comme fonderesse,

Du lieu dame et deffenderesse .

Par les mérites Jhésu Crist

Et par son cuer, qui laiens gist ,

Est le lieu saint l'abbaie

De maintes vertus embellie.

Et bien semble » sa sépulture

Qu'elle fut Roïne de droiture

Terrienne, vaillant et sage.

Et qui voit sa vie et l'usage ,

Qu'elle ot de Dieu ça jus servir,

Il y devroit bien advertir :

C'est belle chose à regarder

Pour soy de folie garder.

Miroir du mariage, chap. 78.

Eustache Deschamps.

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