CXIX
Se jo son mau maridade, Jo hauré gay amadour Qui toute la noit m'embrasse 4 Et m'ame par bone amour.
Jo qui son tant belle fille, M'an dounade a ung villan :
La maie lance l'occygue Avant que no sie deman !
Ou que lo re face armade^ Lo billan i sie manda, Jamais non podos tourna 1 2 Dequi jo Fanas serca !
courcer et courrouce, puis on a complété deux conjugaisons, courcer et courroucer ; cf. ce qui a été dit sur arîer. La langue actuelle a de même assimilé toutes les formes âe parler à l'infinitif; autrefois on disait je parole, etc. (voy. J. Cornu, dans le n° i6 de la Romania), Manger a une histoire analogue.
CXIX. — ^ J'ai remis cette chanson gasconne dans les formes de son dialecte avec l'aide de M. Paul Meyer. J'en donne la traduction.
« Si je suis mal mariée, — j'aurai un gai amoureux, — qui m'embrasse {subjonctif) toute la nuit, — et m'aime de bon amour.
« Moi qui suis tant belle fille, — ils m'ont donnée à un vilain ; — la maie lance le tue — avant qu'il soit demain ! — Ou que le roi fasse une armée, — que le vilain y soit mandé, — et ne puisse jamais revenir — jusqu'à ce que je l'aille chercher.
« Le vilain m'a battue — comme un anon blanc {que au v. 1 3 paraît purement explétif; je ne sais que faire dcQuante au v. 14; est-ce un simple renforcement de comme?); — mais par Dieu! si je vis guère, — je le paierai bien juste; — et sans arme et
Lo billaii que m'a batude Quante comme ungasnon blan«:, Mais, par Dieu, sy byvy gouare Jo lo pagueray be plan ; Et sens baston ny sens lance, Ny degun de mes amys, J'o feray porta las cornes 20 Con fan los nostres crains.
L'autri hier jo soneiave Que joere o mon ama, En une cambre parade En ung lit encourtina ; Are son areveillade, Audylovillan ronca :
De coste m'en son virade, 28 Preze me son a plora.
Jo soullave anar vestide De drap d'estrange coullour, De satin et d'escarlette De damas et de bellour; Are fau porta lo nègre :
sans lance, — ni le secours d'aucun de mes amis, — je lui ferai porter des cornes, — comn-ie font nos béliers (le mot crahin, employé comme injure, Ane. Th. Fr., LU, 33ô, est certainement notre crain.^ dont le sens ressort du contexte).
« L'autre jour je songeais — que j'étais avec mon aimé, — en une chambre parce, — en un lit encourtinc; — maintenant je me suis réveillée, — j'ai entendu le vilain ronfler : — je me suis tournée de côté — et me suis prise à pleurer.
« Je soûlais aller vêtue — de drap d'étrange couleur, — de satin et d'écarlate (voy. lui, 19), — de damas et de velours. -- Maintenant il faut porterie noir, — mon ami s'en est allé; — jamais je ne serai joyeuse — jusqu'à ce qu'il soit revenu.
« O douce Vierge Marie, — mère de tout pécheur, — de bon cœur je te recommande — mon ami par amour; — car du vilain je n'en ai cure, — tant il est querelleur; — la maie lance le tue — avant qu'arrive le jour clair! j»
Mon amy s'en est ana ; Jamais no seray joyose 36 Tant que sie retourna.
O doulce verge Marie, Mare de tout pecadour, De bon cor te recommande Lo myo amy par amour; Car du billan jo n'ay cure, Tant il est ariota; La maie lance l'occigue 44 Avant que sie lo jour clar !
Si j'ay perdu par medisans Mon amy, j'en suis bien marrie :
Avecques luy passois mon temps Et aussy ma merencolie. Mais faulx jaleux remplyz d'envie Sy m'ont mise hors de sa grâce ; Or est la chance bien tournée :
8 S'il ame ailleurs, bon pro luy face.
Cuydant qu'il fust vray amoureulx, Je lui avoie donné livrée^ :
C'estoit de jaune, vert et bleu, En espérance d'estre aymée ; Mais elle luy sera oustée, Et puis ailleurs sy se prochasse.
Or est la chance bien tournée :
i6 S'il ame ailleurs^ bon pro luy face.
CXX. — ^ Livrée, garniture de rubans qui indiquait, soit chez les domestiques, soit chez les amoureux, à qui ils appartenaient. C'était aussi le signe distinctif d'une association ; VOY. ci-dessus xLii, 9 ; lvi, 6.
De gris je vestiré mon cueur, Et de noir feray ma livrée :
C'est pour monstrcr la grant douleur Ou mon amy m'a cy laissée; James n'en seray deslivrée Jusques a ce que je trespasse.
Or est la chance bien tournée :
24 S'il ame ailleurs, bon pro luy face.
Vray Dieu d'amours, conforte moy, Moy qui suis tant desconfortée ; Je n'ay plus nul recours qu'a toy Puisque mon amy m'a lessée.
On dit que je l'ay fait d'amblée ' :
Sy ainsy est, Dieu me défasse.
Or est la chanse bien tournée :
32 S'il ame ailleurs^ bon pro luy fasse.
Ces medisans et faulx amans On deust escorcher tous en vie^ Et aussi tous ces raportans Qui sur vrais amans ont envie; Que mauldite en soit la lignée !
Car pour eulx fault que je trespasse.
Or est la chanse bien tournée :
40 S'il ame ailleurs, bon pro luy face.
Roussignolet, de tes doulx chans Tes toy, tu ne me resjouys mye ; En lieu de ce fay moy presans De soucy, pensée, encoUie '% Puisqu'est venue la journée Que de plus vivre je suis lasse.
' Ce vers signifie sans doute : On prétend que c'est moi qui ai commencé, qui l'ai laissé (trahi) la première.
^ Ancolie, fleur que la ressemblance du son fait, dans toute la poésie de ce temps, employer comme symbole de la mélancolie, à côté du souci et de la pensée.
Or est la chance bien tourne'e :
48 S'il ame ailleurs, bon pro luy face.