NUL NE DOIT ROUGIR DE SON PERE
Air de lo. SentùieUe. — ^i.
■■■• Jacques , vois donc : l'air triste , l'œil liagard Dans son sarrau , c'est ton père qui passe. Quoi ! pas un mot , un geste , un seul regard : Tr.n l)el habit te fait un cœur de glace !
Te voilà, grâce ù ton savoir,
Sous-clief d'une école primaire.
Je te rappelle à ton devoir :
Ah ! déchire ton habit noir
S'il t'empêche d'aimer ton père , Ton vieux père !
'• J'ai bien le droit de te parler ainsi : Xe suis-je pas ton vieux maître d'école ( Quand tes parents t'ont fait instruire ici , Du pauvre, hélas! ils m'apportaient l'oljole. Ils me disaient d'un ton si doux.
Lorsqu'ils me donnaient mon salaire :
— " Notre cher fils sera, par vous, Plus riche et plus heureux que nous ! ■•
— " Ingrat! tu rougis de ton père,
De ton père !
•• Ta mère meurt; pour toi ton père, un jour, Ne pouvait plus payer, dans sa détresse. — Je l'instruirai, hii dis-je, avec amour : Jacques sera l'appui de ta vieillesse. — Mais il n'obtient que ton mépris :
En qui faut-il donc qu'il espère ?
IG
De tant de soins voilà le prix :
Ingrat , t'ai-je jamais appris A rougir ainsi de ton père , De ton père ?
- Jacques, en pensant à ce digne ouvrier, Quand tu rougis , ah ! rougis de toi-même . Si son langage est un patois grossier, Il est divin pour te dire : Je t'aime ! La loi sublime du chrétien Dans chaque homme te montre un frère.
C'est ton père , songes-y bien :
Pauvre , il sait être homme de bien , Et tu ne chéris pas ton père , Ton vieux père !
•' Ta mission , bien qu'on l'honore peu , Est haute et sainte, apprends à le connaître L'instituteur est aux yeux du bon Dieu, 0 fils ingmt , presqu'au niveau du prêtre ! Soyons purs, nous qui sommes grands :
Grandeur oblige sur la terre ; Soyons moraux plus que savants :
Nul n'instruira bien les enfants.
S'il n'est pas béni de son père, De son père !
« Pour t'éclairer à la voix du remord , C'est de là-haut ta mère qui m'inspire. Ton père est vieux... A l'heure de la mort, Malheureux fils , s'il allait te maudire ! On nous voit du ciel radieux.
Juge des tourments de ta mère :
Au sein de la splendeur des cieux , Des larmes coulent de ses yeux, Lorsque tu rougis de ton père, De ton père !
— Mais Jacques pleure... Et son maître aussitôt Se dit : " Les pleurs ont sauvé Madeleine ! " Soudain il sort , il s'élance , et bientôt Suivi d'un homme il revient hors d'haleine, " Jacques à genoux , tremblant d'émoi , S'écrie , en sa tristesse amère : " 0 mon père , pardonne-moi ! « L'homme répond : " Jacques , tais-toi , " Et viens dans les bras de ton père, » De ton père ! •'
Janvier 1850.