‹ Chansons épiquesChapitre 2 sur 16 · DE LOUIS · texte numérisé non relu

DE LOUIS

Qui la revêt reçoit le gant de Dieu î Gomme avoué, son gant et son épieu, Et pour juger, son bâton de justice ; Qu'il aille donc, pur d'orgueil et de vice ; Qu'envers le pauvre il s'humilie et soit Garde et conseil, et qu'il lui fasse droit ; Qu'au violent il apparaisse comme Le léopard quand il va manger l'homme, Et qu'il n'ait pas d'autre pitié ! Beau fils, Si tu veux être en France ce pays Justicier ferme et loyal, la couronne T'en appartient ; prends-la; je te la donne ; Mais si tu dois gauchir, feindre ou pécher, Je te défends, vif ou mort, d'y toucher! »

Louis frissonne et regarde la terre ; Et l'on dirait qu'il entend le tonnerre ; Louis frissonne ; il est pâle et sans voix.

— « Louis mon fils, lève la tête, et vois ! G'est la couronne, et Dieu la fit ta charge ; Mais qui la porte, il lui faut la main large :

GHANSOiNS ÉPIQUES

Si tu veux être asile aux morfondus,

Les réchauffer aussitôt qu'entendus,

Et les nourrir et faire blancs de joie ;

Aux bacheliers ^ que pauvres Dieu t'envoie

Donner du tien pour leur être en amour,

Et qu'en prouesse ils le rendent un jour ;

Si lu veux faire honneur à ta noblesse,

Prends la couronne et va ! Je te la laisse !

Mais si tu dois, pour engraisser ton corps

Et dans le coffre accroître tes trésors,

Laisser tout nu ton peuple aux yeux des anges;

Ravir son fief à l'orphelin aux langes.

Ou le denier des veuves arracher,

Louis, mon fils, garde-toi d'approcher ! »

Et l'enfant n'ose ôter ses yeux de terre, Ni regarder la couronne ou son père.

Charles s'écrie :

— « Entends, Louis, mon fils !

Quand l'Eternel fit soixante pays,

' Bachelier. Celui qui n'a pas encore reçu l'ordre de la Chevalerie. (Léon Gautier.)

LE COURONNEMENT DE LOUIS

Le plus beau fut cette douce contrée,

Et Dieu la fit suzeraine et sacrée.

Qui donc l'insulte, il a tort contre Dieu.

Sonne ton ban, la bannière au milieu,

Marche au félon, brûle et détruis sa terre,

Et poursuis-le, fuyant et solitaire.

Jusqu'au plus creux de son plus noir vallon,

Et brise-lui la tête du talon î

Quant aux païens, jamais tu ne dois faire

Paix avec eux : c'est la race contraire !

Baron chrétien, si tel est bien ton vœu.

Prends la couronne et glorifions Dieu !

Mais si tu crains lassitude ou souff'rance,

A plus grand cœur laisse la grande France ! »

Et l'enfant pâle entendit et trembla.

On aurait dit qu'il fût foudroyé là Si l'on n'eût vu l'eau couler de sa face ; Car il n'osait d'un pied bouger de place.

Un grand murmure en est à Dieu monté.

Charles frémit comme un homme insulté,

Frémit, se dresse, et tout à coup demeure, Et de ses mains tire sa barbe, et pleure :

— « Malheur à toi, vieillard ! tu fus trahi. Ta sainte femme à l'honneur a failli, Et quelque rustre a procréé ce lâche ! Gerte il n'est pas convenable à la tâche ; En faire un roi serait honte et péché ; Qu'il entre au cloître et reste là caché î Il sera moine ou diacre sans reproches, Servant la messe et balançant les cloches, Et nous aurons prébende à lui payer De peur qu'il n'aille aux portes mendier ! »

Ainsi, tirant sa barbe par poignée, Pleurait le Roi de colère indignée ; Toute l'Eglise alentour en grondait, Et gémissant le peuple répondait.

Alors se lève entre le baronnage

Hernaut TAncien, chef du puissant lignage

LE COURONNEMENT DE LOUIS

Dont fut jadis le traître Ganelon.

Ce Hernaiil-là ne fut pas moins félon.

A voix suave, il argumente Gharle :

— « Doucement, Sire ; et permets qu'on te parle,

Et t'apaisant, comme le veut raison,

Cherchons ensemble à sauver ta maison !

Messire est jeune, et quoiqu'il soit ta race,

Chétifcle corps; épargnons-lui, de grâce.

Et la couronne et Fépée : il mourrait !

Mais charges-en quelque homme sage, extrait

De geste ancienne, et preux sans artifice ;

Je te ferai, s'il te plaît, cet office ;

Et dans trois ans, si Louis s'est montré

Le fils loyal de Charles l'honoré,

Je lui rendrai son royaume, j'espère,

Plus large encor que ne le fît son père ! »

Le Roi l'écoute et songe, douloureux.

Les barons francs se regardent entre eux.

Un grand bruit monte ; il roule et se prolonge Haut et colère, autour du Roi qui songe. Où donc sont-ils, pense Charle attristé, Ces preux qui l'ont autrefois assisté ? Morts ; Olivier, Roland, Salomon, Nayme, Nayme le sage ; Ogier ; Turpin lui-même ; Morts ; tous sont morts ; et des jours d'autrefois Pas un témoin ne répond à sa voix ; Car à trop vivre on n'est plus en ce monde Qu'un étranger, sans voix qui vous réponde.

Ceux de Hernaut sont puissants et nombreux ; Il sera roi ; qui prévaudrait contre eux?

Or entre tous entend aussi Guillaume, Et le pont d'or^ en frémit sous la paume. Un noir courroux mord le fils d'Aimeri. A peu ne tient qu'il ne jette son cri,

Le pont d'or (punz) pommeau de l'épée. (Léon Gautier).

LE COURONNEMENT DE LOUIS

Et qu'au Hernaut il ne prenne la tête ! Mais le respect du lieu béni l'arrête, Et de Jésus qui n'y veut point de sang; Et l'acier rentre au fourreau frémissant. Il rompt la presse, âpre comme la flamme, Droit à Hernaut, que son lignage acclame, Marche, terrible ; et du poing, sur le cou. Abat le traître et l'assomme du coup.

11 roule mort sur les marches bénies.

« — Ainsi fait Dieu paiement des félonies ! Meure ainsi, dit Guillaume, à deshonneur, Qui prétendra dépouiller son seigneur î Je ne voulais pourtant, par Dieu le père, Que l'avertir, s'il songeait à mal faire. Et qu'au devoir, un peu, le rappeler : Mais il est mort : il faut s'en consoler. »

Lors, saluant la couronne sauvée, Il va la prendre, et, vers le ciel levée, A l'enfant vient, la lui met sur le front :

— c( Roi, porte-la ; tes francs la maintiendront !

Qui te trahit, la terre l'engloutisse.

Car seul tu l'as par droit et par justice I »

Ainsi, dans Aix la sainte et le Moutier, Ainsi, devant le baronnage altier.

Et devant tous, les fiers et les dociles, Et les félons, qui se tinrent tranquilles. Leur chef gisant à terre retourné, Et devant Dieu, Louis fut couronné.

Et l'Empereur vit cela plein de joie ! Son fils ayant, pour lui frayer la voie, Un chevalier de si noble maison Et si terrible à qui fit trahison.

Et de la dextre, au saint nom de l'Apôtre, Il les bénit et signa l'un et l'autre. Âlars au peuple on annonça le Roi.

Et des clochers, des tours et du befiroi

LE COURONNEMENT DE LOUIS

On vit sonner d'elles-mêmes les cloches; Les vieux priaient, s'entourant de leurs proches; Psaumes de gloire emplissaient le saint lieu, Et les parfums en montaient jusqu'à Dieu*

LÀ COLÈRE DE GUILLAUME

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Cotte Chanson est de Guillaume encore !

Au temps nouveau que le lis vient d'éclore,

Que l'oiseau chante, et qu'au profond des breuils

Enamourés bondissent les chevreuils,

Il revenait de la forêt hautaine.

Ayant mené chasse rude et lointaine,

Et trop longtemps musé par les halliers.

Autour de lui quarante bacheliers

Armés d'hier, tous beaux, tous fils de race.

Qu'en sa maison nourrit la Fièrebrace.

Trois mulets vont devant les chiens, troussés

1 Ce récit est emprunté au « Charroi de Nismes (vers 15-415). Troussés, chargés. (Gonstans). ~ Ghrestomatie del'Ancien français. Glossaire. (Vieuveg, éditeur.)

De trois grands cerfs que Guillaume a forcés, Et le sang vif pleut des blessures fraîches. A son côté le comte a quatre flèches Et Tare au point, d'aubier taillé pour lui, Et que pas un ne tendrait aujourd'hui.

Voici Guillaume : il rentre de la chasse

Et vers Paris chevauche ; il rentre : il passe

Le petit pont, lorsqu'à lui tout courant

Il voit venir le palatin Bertrand.

-— « Neveu, dit-il, d'où venez-vous, beau sire ?

— Vous le saurez, car il faut vous le dire.

C'est du Palais; et j'y suis trop resté.

L'Empereur est en générosité.

Bourgs et fertés, marches héréditaires,

Il distribue à qui lui plaît ses terres.

Mille, hier nus, s'y trouvent habillés

Et vous et moi sommes seuls oubliés !

Passe pour moi ; j'attends mes preuves faites,

Mais un baron, sire, comme vous êtes !

Qui nuit et jour avez jeûné, veillé

Et pour ce Roi vous êtes travaillé !... »

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Guillaume entend ; Guillaume jette un rire :

— « Laissez, Bertrand ; faire est meilleur que dire ;

A mon hôtel portez ma venaison

Et rassemblez tous ceux de ma maison :

Puis qu'on s'équipe ainsi qu'un jour de gloire...

Je vais parler à ce Roi sans mémoire... »

Ce fut un noble et redouté baron.

Il va, colère ; il descend le perron, Monte, et son pas si fièrement résonne Que pas un là n'entend qui ne frissonne. Le Roi se lève ; il veut lui faire honneur.

— « Approchez, sire ! Asseyez-vous, seigneur !

— M'asseoir, dit-il. Non, Roi; non, fils deCharle, Mais un moment permets que je te parle.

— Cela, baron, ne vous est-il pas dû ? Parlez au Roi : vous serez entendu.

Lors, à ses dents contenant sa colère t

— u Je t'ai servi, Seigneur, non pour te plaire,

A te flatter, chanter, ni dans ton lit

A te gratter pour t'endormir la nuit;

Mais en bataille ainsi que gentilhomme.

Et par cent lieux, que depuis on renomme.

J'ai détruit maint et main baron membré * ;

Et le péché m'en est au cœur entré.

Car ils étaient, quoiqu'ils fussent, des hommes.

Et les enfants de Dieu, comme nous sommes :

Père des Cieux, mets leurs âmes en paix.

Et sois clément pour qui les a défaits 1 »

Guillaume parle ainsi, baigné de larmes.

Et le Roi dit : « Je sais vos belles armes ; Patientez, bon sire ; quelque jour, (L'hiver s'en va, le printemps fait retour), Un de mes pairs à Dieu rendra son âme : Vous en aurez la terre avec la femme... »

' Sage, avisé (memoratum). Constans. Loc. cit.)

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Guillaume entend, frémit de rage :

— « Ah Dieu !

Noufe croit-il fous pour qu'un mot nous contente Au bachelier combien longue est l'attente, Et quelle côte il doit gravir, lassé.

Et quel vallon descendre, l'insensé Qui sur un mort compte pour être riche ! Malheur à moi, serviteur d'un Roi chiche, Qui n'ai que prendre et qui n'ai que donner ! Il me faudra tout nu m'en retourner.

Et que fera. Sire, cette jeunesse, Et ces vaillants, venus sur ma promesse. Qui par les champs suivent mon gonfanon Quérant la terre et quérant le renom ? 11 faut nourrir mon cheval de bataille Et je ne sais où trouver grain ni paille. Roi, n'est-ce pas à perdre la raison ? Ah ! Je devrais quitter cette maison

Et mes barons me loueraient davantage Si je portais, plutôt qu'à toi, Thommage Au vaillant roi qui m'offrait, hier encor, Part à sa terre et part à son trésor ! C'est Gaifier, roi de Fouille, riche et sage. J'eusse épousé sa fille au clair visage, Et j'aurais pu, tant j'eusse été puissant. Faire la guerre à qui raille à présent !... »

Le Roi l'entend ; le fol orgueil l'embrase.

— « Suis-je, dit-il, chanoine à tête rase Et me veut-on dans ma cour défier?

Sachez que nul, fût-ce le roi Gaifier, Ne me prendra vassal, qu'il ne l'achète Ou de l'exil, Guillaume, ou de la tête !

— « Bien, dit Guillaume. A ce prix nous verrons : C'est trop d'outrage !

Allons-nous-en, barons, Allons-nous-en, vassaux de mon lignage ; Certes, ce Roi se fait un baronnage

LA COLÈRE DE GUILLAUME

A bon marché, si c'est tout le profit Qu'après dix ans reçoit qui le servit ! Il l'apprendra, s'il veut tenir sa charge : A faire honneur la main doit être large î Allons-nous-en, reprenons le harnais.

Amis, troussez mes sommiers béarnais Et vêtissez le haubert et le heaume ; Tenez-vous prêts, fidèles de Guillaume ! Moi cependant, par Christ en qui j'ai foi. Je rendrai honte et mémoire à ce Roi ! »

Ainsi s'écrie en colère le Comte.

Sur son foyer, tremblant de rage, il monte,

A l'arc d'aubier s'appuie, et l'arc se rompt,

Et les morceaux en sautent au plafond,

Et du plafond juste devant la face

Du roi Louis sont tombés sur la place ;

Et le Roi crie et se lève à ce coup ;

Mais il n'a pas encore entendu tout.

Veuille ou non veuille, il faut que sous Toutrage

Rentrant la tête, il se plie à l'orage,

Et jusqu'au bout qu'il entende, confus, L'amer récit des services rendus.

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