‹ Chansons épiquesChapitre 3 sur 16 · LES REPROGUES DE GUILLAUME AU ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

LES REPROGUES DE GUILLAUME AU ROI DE FRANCE

— « Vous n'êtes point chanoine à tête rase !

Mais, failli roi, que trop d'orgueil embrase,

Ne sais-tu pas qu'il s'en est peu fallu î

Tu le serais, si je l'avais voulu î

Quand sur l'autel, en Aix, la ville insigne,

Charles t'ofîrit, si tu t'en sentais digne,

Le cercle d'or qui lui ceignait le front ,

A le saisir tu ne fus pas si prompt î

Tu frissonnas d'angoisse et.de suée !

Ton baronnage en fit une huée !

Et tel déjà, te voyant là tombé,

A Saint-Denis te voulait faire abbé,

Ermite aux champs, moine, ou tireur de cloches !

Là fut Hernaut, soutenu de ses proches ;

II parla tant que, saisis de terreur.

Les Francs ses pairs Tallaient faire empereur !

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Qui jeta mort ce traître sur les marches ?

Et devant tous, peuple, abbés, patriarches,

Qui te coiffa ta couronne de roi

Et mit la France en ta main ? Qui, — hors moi ?

Mal t'en souvient, que sans moi tu partages

La terre ancienne et les francs héritages! »

Guillaume parle, et tous l'ont entendu.

Et le Roi prie et n'a pas répondu.

— « Louis, Louis, n'as-tu pas de mémoire? Lorsque apparut la grande horde noire, Mores d'Afrique, Arabes, Nubiens, Qui se leva contre les noirs païens?

Leur amirant^ avait sept pieds de taille. Aux champs romains je lui livrai bataille. Et, par l'Apôtre ! il n'est pas surprenant S'il me souvient du choc et du tenant î Il me chargea d'un tel coup sur le heaume Que le cristal en sauta dans le chaume.

* Amirant {cuniralt). Emir. (L. G.)

Jusqu'à la chair le nasal fut perdu

Et le nez jusqu'aux narines fendu !

La plaie en fut laide à voir — et périsse

Qui recousit si mal la cicatrice ;

Voilà pourquoi tes railleurs m'ont donné

Ce méchant nom de Guillaume au court-né. —

C'est le loyer que j'eus de ma conquête.

Mais le géant le paya de sa tête î »

Ainsi gonflé de rancune et d'ennui Il parle : et tout se tait autour de lui.

— Ah ! tu n'es pas chanoine, et tu t'en vantes !

Mais de tes pleurs et de tes épouvantes

Ressouviens-toi, quand tu fus enfermé

A Saint-Martin de Tours le renommé !

Gharle était mort ; ce fut grand incendie ;

Un vassal vint de cette Normandie,

Mère d'orgueil et de rébellion,

Et ce vassal e^it fierté de lion :

Richard, — le vieux de Rouen, — fut son père !

Tu n'avais point, — dit-il, — droit à la terre,

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Et tes barons l'ayant abandonné, Tu fus battu, Sire, et découronné.

On lui donna le royaume en baillie, Et tu t'en fus captif à l'abbaye !

J'étais à Rome alors. Un messager

Vint au moutier où j'allais échanger

L'anneau de noce avec Berthe, ma dame ;

Et je criai : « Mon Seigneur me réclame ! »

Et je rompis les noces et m'en fus :

Et jamais plus nous ne nous sommes vus î

Mais je t'ouvris ton in-pace de moine ;

Je te rendis, Seigneur, ton patrimoine ;

Et le faux roi, dans un champ, hors des tours.

Je l'assommai d'un bâton comme un ours.

« Il m'en faillit mal venir, en Bretagne, Quand retournant à l'antique montagne De Saint-Michel, merveille de la mer, Le vieux Richard y fut, Richard le fier ! 11 me tendit une embûche de traître.

Quinze truands, veelets dignes du maître,

L'accompagnaient comme meute courant Et je n'avais que Tépée et Bertrand ; Mais j'eus service et de l'un et de l'autre, Et du saint Ange ; et le champ resta nôtre ; Six étaient morts ; le reste s'envola ; Et, — le fier duc ! — je l'emmenai de là Honteux, nu-pieds, sa selle sur l'épaule, Jusqu'à Paris, oii tu l'as dans ta geôle ! Mais cela peu t'importe, en vérité :

Entre tes pairs tu m'as déshérité !

a Ah, roi^ Louis l'oublieux, dit Guillaume, Dis s'il est marche en France, ton royaume Où je n'aie eu bataille ou trahisons : On sait assez ce qu'ont dit les Chansons !

Sept ans pour toi j'ai tenu la campagne. Rappelle-toi ce Guy, roi d'Allemagne, Qui nous prit Rome, et se fit, de ses mains Malgré le pape et toi, Roi des Romains ! 11 te fallut vêtir enfin tes armes

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Et fréquenter la guerre et ses alarmes ! L'ost* chevaucha jusques au pré Néron.

Là je dressai ton riche pavillon, Et te voulus servir moi-même à table.

Cygnes et paons, la chair fut délectable ; Or, à souhait quand vous eûtes mangé, Je vins à toi te demander congé ; Tu l'accordas, pensant que j'allais boire Oa me coucher, car la nuit tombait noire ; Et demeuras, buvant miels et piments, Et ne daignas songer aux Allemands :

Eux attendaient, pour jouter de la lance. Et hors des murs se glissaient en silence !...

Un cri monta, mille et dix mille cris : Ton sénéchal fut pris, ton portier pris. Ton pavillon tomba comme une trappe Et les nefs ^ d'or roulèrent sur la nappe, Et te plaignais dessous, épouvanté,

1 Vost. L'armée. (L. G.) ^ Nefs. Les coupes. (L. G.) .

Et t'enfuis, comme un pauvre chien fouetté, D'un tref^ à Tautre, en m'appelant à l'aide...

Je vis la honte; et j'y portai remède,

(En grand'pitie' de te voir si petit!)

Par ce Sauveur, qui jamais ne mentit.

Je n'avais pas été dormir ni boire,

Mais en un breuil, couvert par l'ombre noire,

Un breuil voisin, de pins et de lauriers.

J'avais porté sept cents de mes guerriers.

Quand ces Teutons eurent, jappant de joie,

Jeté l'épieu pour amasser la proie.

Je tombai sus, comme foudre descend,

Et je tuai, jusqu'au jour blanchissant...

Alors parut le sang et la hachie!

Votre écurie en fut fort enrichie.

Car je pris là trois cents comtes de rang

Et de chacun vous eûtes l'auferan^

Guy pour me fuir eût donné son royaume !

Je le connus aux perles de son heaume :

• Tref. Tente. (L. G.) ' Auf'eran. C lie val.

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Au bord du Tibre il vida les arçons, Et je le fis manger vif aux poissons!

« Depuis ce temps les guerres sont finies; Et tu jouis en paix, tu me renies, Et je vais nu, moi qui t'ai tout donné ! Ah ! maudit soit le jour où je suis né ! Car j'ai tranché mille promesses franches, Et fait pleurer les pauvres mères blanches, Et le péché m'en est lourd sur le cœuri Et qu'en ai-je eu, que d'entendre, seigneur, Quand j'y parais sous cette jaque usée, Ta jeune cour faire de moi risée?

Mais c'est assez. On ne me dira plus De tes amis. Trop longtemps je le fus! On peut ailleurs servir le Dieu de gloire. Et s'agrandir! Pour ce roi sans mémoire, Qui là m'écoute et me tient en mépris, A mon absence il connaîtra mon prix ! »

Ayant tout dit s'en retournait le Comte. Au bruit qu'il fit, Louis fut pris de honte. Il en sua d'angoisse qu'il sentit, Et se vit seul, comme en Aix, et petit.

— « Vous avez tort, Guillaume Fièrebraceî Et Dieu là-haut me refuse sa grâce,

S'il ne me reste à pourvoir de châteaux Soixante au moins de vos pairs les plus hauts!

— Roi, je n'ai pas tant de pairs, dit Guillaume. Je ne m'en sais qu'un seul en ton royaume. C'est toi, sejgneur, fils de Charles, sacré

En Aix la Sainte, et mon sire honoré ! Mais sur le pré conduis les soixante autres. Et de l'aurore au soir — par les Apôtres! — Je te les rends mâtés, jeunes et vieux, Sire, — et viens-y toi-même, si tu veux!

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Louis l'entend, se fait sage, et veut plaire :

— Noble baron, vous êtes en colère...

— Comme ont été mes aïeux devant moi î Ainsi va-t-il de qui sert mauvais roi.

Et cependant, ces antiques rancunes, Pour te servir, me souvient-il d'aucunes?

— Noble baron, vous fûtes mon garant.

Nul en ma cour à mes yeux n'est si grand, Et volontiers je vous rends témoignage. Vous êtes né d'un glorieux lignage !

Or approchez. Je vous fais un présent.

C'est la comté de Foulques le Puissanf ; Le comte laisse une fille; elle est belle; Epousez-la.

— Sa comté pas plus qu'elle!

Roi, me prends-tu, — dit-il — pour un marmot Que l'on distrait d'un hochet et d'un mot?

Le fief de Foulque, appauvri par les guerres, Est de gens vide et tout en maigres terres; Ce n'est pas là de quoi nourrir un preux. Sire, ofTrez-moi quelque chose de mieux.

Un peu de temps Louis penche la tête :

— Soit fait, baron, selon votre requête. Prenez le fief d'Auberi le Bourgoing; Noble est la veuve et la terre en bon point. Vous aurez là trois mille fils de race

Pour vous servir.

— Seigneur, je vous rends grâce !

Le vieux Bourgoing laisse un fils déjà grand Qui maintiendra le fief en baron franc. Grave et bien fait, c'est Robert qu'on le nomme. N'enlevez point sa terre à ce jeune homme.

— Sire Guillaume, il n'y faut plus songer, Mais j'ai le fief du marquis Bérenger

Qui vaut le double et que ne sert point d'homme. Car le marquis n'eut qu'un fils, — qu'on le nomme

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Bernard ou Jean! — qui ne peut fief régir, Etant encore aux langes à vagir.

Guillaume entend ; une rougeur lui monte :

— Ecoutez tous, — crie indigné le Comte —

Francs chevaliers, e'coutez quel paiement

Louis réserve à qui sert loyaument!

Ce Bérenger, de fortune petite,

Tua jadis un comte et prit la fuite!

[l vint à Charle, empereur droiturier,

Qui l'accueillit sur son air de guerrier.

A son service il gagna terre et femme.

Et quand à Dieu l'empereur rendit l'âme

Soutint Louis, par droit et par amour,

Et lui donna jusqu'à son dernier jour.

Ce fut pendant que Guy nous fit la guerre.

La haine est grande; on ne s'épargna guère,

Et Louis fut hors des arçons jeté.

Jamais en selle il ne fût remonté

Sans Bérenger, qui le vit en détresse.

Il se rua, comme fait dans la presse

Le sanglier quand il découd les chiens,

Et fit du champ au milieu des païens.

Alors, sautant du dextrier rapide :

a — Montez, dit-il, seigneur, et Dieu vous guide !

Je couvrirai la retraite; — » et monta.

Et Bérenger parmi les chiens resta;

Et sans pouvoir l'assister de l'épée

Nous avons vu choir sa tête coupée.

« Roi, c'est ainsi que mourut ce martyr!

ce Or, il laissait sa femme au départir Grosse d'un fils. Il est encore aux langes. Frêle petit sans aide, et rit aux anges. Et Bérenger, comme au père, est son nom. Or c'est son fief qu'on m'offre ! Je dis : Non Et je suis aise aussi bien qu'on en parle ; Et je préviens l'empereur, fils de Gharle, Et ses barons de Frise et Bénévent Que je me fais tuteur de cet enfant.

Qui touchera sa terre, je me fâche, Et je prendrai la tête de ce lâche.

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Puisque Louis méconnaît père et fils, Je prends sur moi la dette de Louis î »

Quand il l'entend parler de cette sorte, Le Roi frémit de douleur et s'emporte : — «c Sire Guillaume, alors, — dit-il — prenez, Prenez, seigneur, la France, et la tenez î Ou, s'il vous plaît m'en laisser Théritage, Prenez le quart, seigneur, ou davantage. , Prenez le quart des villes, des marchés. Et des moutiers et des archevêchés ; Prenez les tours avec leur baronage, Prenez sergents, vassaux de franc lignage. Et les vilains qui vont en guerre à pied. Prenez, baron, des dames, comme il sied, Et des enfants la tutelle et la veille. J'ai mon étable et c'est une merveille : Vous en prendrez le quart ; prenez encor, Prenez, baron, le quart de mon trésor.

Je puis charger du mien qui je désire, Faites la part vous-même, et prenez, sire.

— Roi, que dis-tu? Te dépouiller du tien

Et démembrer le pays très chrétien î. ...

Je ferais donc ce que faisaient ces traîtres

Morts de ma main sans larmes et sans prêtres !...

Non ! Tes barons chuchoteraient entre eux :

« Le voyez-vous, ce marquis orgueilleux?

(( Comme il a su, le dévoué Guillaume,

« Tirer à soi le meilleur du royaume î

» Et le bon roi n*a maille ni denier. »

Roi, je serais de tes francs le dernier.

Garde la France et veille à qui la touche.

Je ne prends point de morceaux dans ta bouche. »

Et le Roi dit : « Alors, que te donner? Je ne sais plus, baron; qu'imaginer !

Si tu ne veux rien de ce qu'on propose, Parle à ton tour ; demande quelque chose ! »

Guillaume entend, part de rire : « Seigneur î Laissons cela. Ce jour n'est pas donneur. Mais il se peut qu'il s'en lève quelque autre Où, pour avoir cette main dans la vôtre,

LA COLÈRE DE GUILLAUME

Vous trouverez des marches à foison, Que vous pourrez donner sans trahison ! »

Et de colère encor riant, farouche.

Le marquis fier, issu de noble souche, Tourne le dos à Louis atterré, Passe la salle et descend le degré.

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